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Se boire sans soif,
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Ce commentaire fait référence à cette édition : L'Âge de raison. Tome 1: Les chemins de la liberté (Poche)
Paru à la Libération mais écrit au cours des deux années qui précédèrent la seconde guerre mondiale - revenu de Laon, où il enseignait la philosophie à l'École normale d'instituteurs, Jean-Paul Sartre, qui va manquer de peu le prix Goncourt pour La nausée, est alors professeur au lycée Pasteur de Neuilly -, L'âge de raison est le premier volume de la grande saga Les chemins de la liberté (plus de 1 200 pages en édition de poche), dont la publication s'achèvera en 1949.Roman typiquement parisien, qui débute rue Vercingétorix et s'achève avenue du Maine, L'âge de raison nous fait faire la connaissance du professeur de philosophie Mathieu Delarue dont la maîtresse, après sept ans d'intimités furtives (Delarue retire ses chaussures pour monter en douce chez Marcelle !), tombe enceinte. « À l'aveuglette, en trois coups de queue. » Merde ! Nom de Dieu, quelle saleté ! (sic). Alors que « ça s'épanouit au milieu des cochonneries qu'elle a dans le ventre » (horreur du physiologique, et même de la nature, chez Sartre), Mathieu suppose que Marcelle doit se dire : « Le salaud, il m'a fait ça, il s'est oublié en moi comme un gosse qui fait dans ses draps. » Parce qu'il n'est pas un salaud, il se met à la recherche d'une avorteuse, et comme il est fauché, de 400 francs pour la payer, mais dans sa quête il ne rencontre que dérobades, avec le sentiment d'être « couillonné ». Daniel, un homosexuel (membre de la « franc-maçonnerie des pissotières », un pédéraste, dans le vocabulaire de l'époque), mais qui n'assume pas jusqu'au bout ses choix, annonce finalement qu'il va épouser Marcelle. La figure de Mathieu Delarue (célibataire de 34 ans, au début du cycle romanesque), que l'on va suivre tout au long des trois volumes qui composent Les chemins de la liberté, passe pour le double de l'auteur. « Bourgeois honteux », « vieil étudiant irresponsable », « la voix coupante de monsieur qui ne se trompe jamais. » On ne saurait mieux dire. Affligé d'une hyperlucidité stérile : « pensées, pensées sur des pensées, pensées sur des pensées de pensées, il était transparent jusqu'à l'infini et pourri jusqu'à l'infini. » Pas bien gai : « Il avait le c½ur plein de suie. » Souillé de vomissures, l'univers brossé, où se débattent des personnages tiraillés entre mauvaise foi et mauvaise conscience, s'avère particulièrement sombre. On n'a pas le choix (« exister c'est se boire sans soif »), l'amour n'est pas la solution (« on dirait plutôt une malédiction fixe à l'horizon, une promesse de malheur ») et c'est clair : « L'avenir est mort. » Sartre fait montre d'une grande acuité dans la perception des choses comme d'une perspicacité subtile, et ses dialogues inventifs et fluides annoncent l'homme de théâtre qu'il deviendra. Mais soixante-dix ans après L'âge de raison, le lecteur d'aujourd'hui reste indécis devant un tableau qu'il ne reconnaît plus vraiment comme sien (la contraception est banalisée, l'avortement dépénalisé), et dont la charge négative peut lui sembler passablement outrancière. Les mots de Sartre ne sont plus tout à fait les nôtres. On ne dit plus envoyer tartir pour envoyer chier, ou la bourjouille pour les bourgeois. La bouche de Marcelle sentait le caporal ordinaire, mais il est loin, le temps du caporal ordinaire ! Au-delà des mots, n'est-ce pas surtout la Weltaanchauung véhiculée par le roman qui se trouve à présent difficile à partager ? Comme si le vieux Sartre était invité à ranger sa pipe ? La littérature actuelle n'est-elle pas largement dénicotinisée ? Ne vivons-nous pas à présent sous le despotisme sans fin de la positivité ? Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
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