On est récemment beaucoup revenu sur le cinéma américain des années 70, et pour cause, la prise de pouvoir par des grands créateurs (Coppola, Scorsese, Altman, Cimino, etc.) qui ont pu imposer leurs vues et des budgets conséquents avec des projets ambitieux et risqués, bien qu'ayant duré relativement peu de temps, a été essentielle et a produit des oeuvres à nul autre pareil. Certains films de 2007 retrouvent même, peu ou prou, cette période (
Zodiac,
American Gangster) et son esthétique (
7h58 ce samedi-là de Sidney Lumet, voire
La Nuit nous appartient de James Gray). C'est qu'ils sont devenus synonymes, y compris pour ceux qui créent dans le système hollywoodien aujourd'hui, de liberté, d'ambition et de spectacle mêlés, de complexité humaine enfin.
Exemple par excellence de films libres intéressés par la matière humaine, les premiers films de Jerry Schatzberg: Portrait d'une enfant déchue (avec Faye Dunaway, invisible pendant des années et enfin ressorti en salles par Carlotta en 2011, bientôt
en dvd et
en blu-ray),
Panique à Needle Park et L'Epouvantail. Sans aucun doute son chef-d'oeuvre, L'Epouvantail est un petit bijou, un des plus grands films jamais réalisés sur l'amitié. L'histoire de la rencontre de Max, à peine sorti de prison et tout à sa volonté de monter son commerce et de réussir, et de Lion, qui a été marin après avoir abandonné femme et enfant à naître et ne demande qu'à aider Max dans son entreprise, est une histoire simple mais qui laisse toute sa place à une psychologie jamais forcée et à la complexité des rapports humains. Gene Hackman et Al Pacino sont prodigieux, et trouvent tous les deux un de leurs meilleurs rôles, chacun dans un registre de départ bien campé qui évolue très subtilement au cours du film. La perfection de leur jeu, et en même temps les traces d'évidentes improvisations, donnent une impression de grande solidité (les acteurs sont dirigés et savent comment caractériser leur personnage) et de fragilité (elle éclate à tout moment, quelle que soit la tonalité de la scène). Grand film également sur les perdants du rêve américain, L'Epouvantail est un road movie qui ne fait pas beaucoup progresser ses personnages. A la fin, on n'est pas certain qu'ils arriveront plus quelque part, mais des êtres se sont trouvés et l'on se soucie de l'autre. Il s'agit donc d'un de ces voyages qui comptent, ceux où l'on découvre pleinement sa propre humanité.
Schatzberg, magnifiquement servi par la photographie de Vilmos Zsigmond (malheureusement pas parfaitement rendue dans cette édition), choisit ses angles et des cadres pour servir son récit et ses personnages, en s'effaçant quand il faut et en magnifiant par le style quand il faut. Une grande mise en scène donc, pas tapageuse mais inventive, pour un film qui a amplement mérité sa Palme d'Or à Cannes en 1973. A découvrir sans coup férir.
Si vous vous intéressez au jeu de monstres sacrés comme Pacino et De Niro, deux conseils de lecture, ces deux ouvrages étant tous deux de grande qualité et complémentaires:
Pacino/De Niro : Regards croisés de Michel Cieutat et Christian Viviani, et
Al Pacino de Christophe Damour. Pas des livres de fans sur un acteur comme c'est trop souvent le cas, mais de véritables études qui essaient de - et arrivent à - mettre des mots sur un jeu d'acteur pour le décrire et le décrypter. Passionnant.