Je tenais à lire le livre d'Anne Dambricourt pour comprendre à la fois a) sa découverte de la contraction crânio-faciale et b) son épistémologie et sa description du petit monde de la biologie. J'avais compris à travers quelques lectures qu'elle se défend de toute intrusion de ses convictions religieuses personnelles dans sa découverte. Sur ce dernier point, le livre semble à la fois le confirmer, puisqu'elle prétend avoir été athée au moment de sa découverte (bien qu'élevée dans la religion), et le réfuter, puisqu'elle ne cesse de revendiquer sa foi et de mélanger, de façon peu claire, considérations religieuses et paléontologiques. Je la voyais également, suite à mes quelques lectures, comme une personne modérée et pondérée, ayant peut-être découvert quelque chose d'intéressant. Or le livre ne confirme pas cette image de la personne et n'expose pas suffisamment clairement la découverte.
Le livre mérite d'être lu, au moins comme témoignage ou comme document, mais on n'y apprend rien si on cherche quelque chose comme une bonne dose de science (Seules les p.23-46, soit 23 pages, sont consacrées à la contraction cranio-faciale. Elles sont très vagues, avec des schémas peu clairs).
(1) le livre est extrêmement peu clair sur la contraction cranio-faciale. L'explication est brève, beaucoup de termes techniques ne sont pas expliqués, et on ne comprend pas bien le lien entre le modèle mathématique et la réalité : ce qu'est précisément ce modèle (on le comprend vaguement, surtout si on sait de quoi il s'agit mathématiquement, mais je ne sais pas si un profane peut comprendre), comment elle l'a élaboré, le lien des mathématiques au réel, etc.
(2) Du point de vue épistémologique, Mme Dambricourt est, semble-t-il, une positiviste. Toute théorie doit autoriser des prédictions et reposer sur des données quantifiées. Le lien entre théorie et explication est peu clair (voir la p. 95, par ex). Apparemment, il semble que l'explication ne relève pas de la science. Faut-il alors considérer que l'explication darwinienne ne relève pas de la science et que la science permet de falsifier des explications relevant des convictions personnelles ? DA considère en effet que sa découverte falsifie l'explication néo-darwinienne et va dans le sens (confirme ?) l'existence d'un créateur. En effet : a) l'apparition de l'espèce homo ne relèverait pas de la sélection d'une mutation génétique par l'environnement, puisque la contraction cranio-faciale, qui a produit la forme du crâne typique d'homo sapiens, est à l'oeuvre depuis beaucoup plus longtemps, dans des milieux différents et se poursuit imperturbablement, aujourd'hui encore, quels que soient les changements environnementaux ; b) ce processus permettrait de réhabiliter la notion d'espèce (au sens aristotélicien), contre la notion darwinienne de populations d'individus ; c) DA opte pour une conception des théories qui prend modèle sur la physique, alors que la théorie darwinienne est souvent considérée comme épistémologiquement particulière, puisqu'elle procéderait à la mise à jour de mécanismes plutôt que de lois et de théories prédictives. Quoi qu'il en soit : y a-t-il seulement falsification de la théorie darwinienne ? ses découvertes confirment-elles une théorie alternative faisant appel à un créateur ? ce n'est pas clair.
Beaucoup de points sont extrêmement obscurs :
a) le lien entre la mémoire et les gènes par ex. La mémoire du processus qui se transmet à travers les espèces est mentionnée, mais pas explicitée. Ce ne serait pas un problème si AD avait expliqué qu'il faut en développer une théorie ou que c'est un point encore obscur, mais elle ne le fait pas ;
b) l'articulation entre sa découverte et sa foi. Elle prétend qu'elles sont indépendantes, mais en ce cas, pourquoi ne pas envisager d'autres explications que divines à l'existence du processus. Il ne me semble pas, a priori, être incompatible avec tout matérialisme (une sorte de matérialisme aristotélicien, sans Dieu, serait compatible avec sa thèse, par exemple). En outre, comme elle soutient que sa découverte est indépendante de sa foi, on ne voit pas en quoi elle tente de justifier sa découverte par une opposition religieuse au matérialisme athée : elle s'oppose aux matérialistes en tant qu'ils ont opposé des obstacles à la diffusion de sa théorie et de sa carrière, mais aussi aux matérialistes en tant que théoriciens, en tant que dangereux moralement, etc. (et ce sont des choses bien différentes : or elle ne tient pas compte de ces différences dans ses attaques). Les parties sur sa découverte et les parties sur ses convictions ne sont pas assez séparées. Si elle veut défendre l'idée qu'il n'y a pas de science sans convictions, on ne voit pas bien pourquoi elle justifie la neutralité métaphysique de sa thèse en invoquant son athéisme au moment de sa découverte, ni pourquoi elle sépare explication et prédiction ;
c) on ne comprend pas ce qu'implique sa théorie pour les espèces non humaines, notamment ce qu'il faut penser du néo-darwinisme pour ces autres espèces? Après tout, nous ne sommes pas la seule espèce sur Terre ;
d) sa conception de l'observation et de la mesure ;
d) son rapport à René Thom, qui défendait l'explication contre la prédiction, alors qu'elle semble faire le contraire tout en utilisant ses modèles mathématiques ;
e) le lien direct entre sa découverte et le rejet du travail sur les embryons et, peut-être, de l'avortement ;
f) ce qu'elle pense de la génétique et du rôle des gènes (elle en fait seulement une critique, assez peu clairement exprimée, sur les périodes auxquelles se consacre les généticiens, incapables de prendre en compte le temps long de la paléontologie.
J'ajoute que Mme Dambricourt est particulièrement faible en philosophie et en épistémologie. Une connaissance un peu plus conséquente du sujet aurait peut-être permis de clarifier bien des points. Ses adversaires sont souvent bien meilleurs. Je note aussi qu'il y a beaucoup de défauts logiques dans son argumentation (quand elle se défend ou critique les autres) : le livre est rempli d'erreurs de logique et de paralogismes, que ce soit en défense ou en attaque (il y a des arguments d'autorité, des paralogismes de l'homme de paille, des paralogismes de l'équivocité, etc.) Les remarques constantes sur les droits de l'homme et l'inquisition sont assez ridicules. Même si elle a fait l'objet d'attaques virulentes, elle n'a pas été brûlée et elle travaille au CNRS.
Certains passages sont véritablement obscurs, souvent décousus (p. 55, ou p. 96-97, par ex). (p.91) les arguments sur l'absence de nécessité de prouver l'existence de Dieu pour le croyant et la nécessité de prouver son inexistence pour le matérialiste sont très peu convaincants à la fois sur le fond et la forme.
Il y a aussi une déformation du programme de recherche matérialiste et de ses conséquences ontologiques, de telle sorte que DA attaque un homme de paille. Ce qu'elle dit du hasard et du déterminisme est très peu clair : il existe plusieurs notions de hasard, dont certaines sont compatibles avec le déterminisme, à condition de le définir autrement qu'elle le fait (elle semble le rattacher parfois à une sorte de téléologie, parfois au fait que les phénomènes sont soumis à des lois). Je ne suis pas un très grand fan des théories de Changeux ou des théories sociobiologistes sur l'origine de la morale, mais ce qui en est dit p. 97 est absurde et déforme leur propos. En outre, il existe d'autres explications darwiniennes de la morale, qui ne se fondent pas uniquement sur l'idée que la morale permet la propagation des gènes, et qui sont capable de décrire la morale au niveau de la conscience de l'agent moral, voire considèrent que la morale telle que nous la connaissons est liée au langage et à la rationalité.
Assimiler tout matérialiste à un intolérant serait amusant si ce n'était bête (p.55). Que certains le soient, pourquoi pas, mais pourquoi tous ? Et pourquoi ceux les non-matérialistes seraient-ils plus tolérants, comme elle semble le laisser entendre ?
Mme Dambricourt utilise également le terme ontologique d'une façon étrange, comme si le matérialisme n'avait pas d'ontologie et que l'ontologie renvoyait à la conscience entendue comme quelque chose de plus que le physique (p. 55 et la partie sur la conscience ontologique).
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