On peut dire sans prendre de grands risques que Michael Connelly est l'un des meilleurs auteurs de polars, et L'Epouvantail ne ternit aucunement cette réputation. Cependant, la fin de ce livre n'égale malheureusement pas son début bien enlevé et prometteur. Non pas que la fin soit baclée ou mauvaise, mais plutôt que celle-ci manque d'une originalité qui la fait percevoir comme un peu trop, disons, « ordinaire » dans ce genre.
La première moitié de « L'Epouvantail » est exceptionnellement bien faite. Connelly nous y offre une très réaliste perception de ce qui se passe en coulisse dans le milieu du journalisme des grands quotidiens, et des effets dévastateurs de l'Internet et des news télévisées en boucle 24/24 pour la presse papier. J'ai plutôt apprécié de voir que notre héro, le reporter Jack McEvoy, se lance sur une affaire pour des raisons qui ne sont pas entièrement nobles. Lorsque la grand-mère du membre d'un gang condamné pour meurtre se débat pour démontrer que son petit fils est innocent, Jack monte sur l'affaire ; pas dans l'espoir de prouver que le jeune homme est innocent, mais en fait pour parvenir à s'introduire dans l'intimité de la famille afin d'y dresser un profil psychologique d'un jeune tueur. Bien entendu, il trouve alors des indices démontrant que cette affaire va dans une toute direction que celle de la version admise.
La grande force qui caractérise les romans de Connelly, c'est la profondeur de son style, si je puis m'exprimer ainsi. Par exemple : le tueur projette d'assassiner quelqu'un (sans vouloir trop en révéler), et Connelly le fait sérieusement réfléchir aux possibles failles de son plan, comme par exemple comment il va pouvoir porter son arme sans ne prendre aucun risque. Des auteurs moins sérieux se débarrasseraient de ce genre de problèmes en disant que les lecteurs n'y attacheront aucune importance, puisqu'il s'agit d'une fiction, et passeront ainsi sur les invraisemblances (désespérément nombreuses dans l'immense majorité des séries tv du genre).
Mais Connelly, lui, se casse la tête avec le plus grand sérieux pour trouver des solutions vraies, de manière à ce que le plan du tueur soit aussi réaliste que possible (merci de ne pas prendre vos lecteurs pour de gentils imbéciles, Monsieur Connelly ! C'est tellement rare...).
J'apprécie également le fait que le partenaire de McEvoy, l'agent du FBI, Rachel Walling, ne soit pas juste là juste pour jouer le rôle de l'incontournable jolie femme flic. Le team effectue de réelles et sérieuses investigations, fait de vraisemblables découvertes, et résous des problèmes sans tirer ceux-ci par les cheveux. Les criminels ne sont pas des brutes épaisses chaussées de gros sabots non plus, et cela amène un peux d'air frais dans le genre du polar, et pousse ainsi le lecteur à réfléchir.
Malheureusement, passé cet exceptionnel début, on commence peu à peu à avoir l'impression que Connelly s'en est remis au mode « pilotage automatique », et du coup la deuxième partie se conforme à la lettre au modèle standard du tueur en série. Connelly utilise alors l'un des schémas classiques du polar : le héros réalise, par exemple, quelle est la vérité au moment où il entend, voit ou dit quelque chose apparemment sans rapport avec l'affaire, mais qui déclenche un processus de réflexion permettant d'intervenir aussi près que possible de la toute dernière et fatidique minute (Bon sang... Mais c'est bien sûr !).
L'autre désagrément que j'ai rencontré avec la fin de L'Epouvantail concerne le comportement du tueur, lorsque ce dernier réalise que Jack et Rachel sont sur ses pas. Lui qui avait pourtant été si froid et si calculateur jusque là, tout le long du récit, se met tout à coup à perdre les pédales lorsqu'il est confronté aux preuves bien minces qu'exhibe Jack devant son nez.
Bon, maintenant, est ce que ça vaut le coup de lire L'Epouvantail, allez-vous me demander ?
Et bien figurez-vous que oui, définitivement. Même si la fin déçoit un peu par rapport à un début magnifiquement ficelé, cette dernière est assez consistante, longue et plaisante pour relever l'ensemble et lui faire mériter, disons... allez, 4 étoiles.
Avec le « Grandoria », sorti à peu près à la même époque et dans un genre différent et plus intellectuel, voilà les deux meilleurs thrillers de cet été que j'ai pu trouver.