Steven Soderbergh fait partie de ces cinéastes dont la carrière est passionnante à suivre, quand bien même il ne réussirait pas également tout ce qu'il fait. J'avoue avoir une tendresse particulière pour la première partie de sa carrière, en particulier pour tous les films qui ont suivi son premier coup d'éclat,
Sexe, mensonges et vidéo. Chacun de ces films avait un peu moins de succès que le précédent et faisait dire à tous ceux qui espéraient avoir trouvé le nouveau wonderboy qu'il ne tenait pas ses promesses, et pourtant ces films certes assez formalistes montraient plus qu'une simple maîtrise technique.
Kafka s'avéra ainsi une expérience des plus audacieuses et remarquables, même si pas absolument aboutie.
King of the Hill, bien qu'un peu lisse, me semble être un film bien plus personnel qu'on a bien voulu le dire, et reste un des très beaux films consacrés à un personnage d'enfant. Avec The Underneath /
A fleur de peau, il n'arrangeait pas son cas, le film étant encore plus maniéré et glacé que les précédents (voir mon commentaire sur chacun de ces deux films). Il est vrai que ce n'est qu'avec The Limey / L'Anglais, qui poussait ce formalisme jusqu'au bout, que Soderbergh paradoxalement réussit à s'en dégager quelque peu et à regagner les faveurs de la critique. Pour récupérer le public, on connaît la suite, il faudra attendre Erin Brokovich, Traffic, Ocean's Eleven, où il mettait ses qualités de metteur en scène expérimentateur plus nettement au service d'un récit susceptible d'accrocher le public.
Formaliste, The Limey - la traduction de ce terme argotique, ce serait plutôt l'Angliche ou le Rosbif - l'est, ô combien. Ni plus ni moins que son modèle évident, l'extraordinaire
Point Blank (Le Point de non retour, John Boorman, 1967). Même histoire de quête et de vengeance ramenée à son essence (voir synopsis), même personnage fonceur et buté qui se retrouve "délocalisé" dans un milieu qui n'est pas le sien, même déconstruction héritée des premiers films de Resnais. Disons-le tout de suite: si vous n'aimez que les récits qui partent d'un point A pour arriver à un point Z, ce film n'est pas pour vous. Le film n'est qu'un gigantesque patchwork de flash-backs et de flash-forwards, d'images et de sons / dialogues récurrents.
Car The Limey est un film sur l'obsession. Pas seulement celle de la vengeance, mais plutôt celle de la raison pour laquelle Wilson se retrouve en quête des assassins de sa fille. Cette quête étant aussi celle du pardon et de la mémoire, de l'image perdue, on comprend que la forme choisie par Soderbergh n'est en rien superflue. C'est aussi pour cela que, aussi travaillée soit-elle (formidable photo d'Ed Lachman), elle n'empêche en rien l'émotion - qui est également portée par d'autres images qui viennent coloniser le film, celles issues d'un autre film dans lequel Terence Stamp avait joué jeune,
Poor Cow (Pas de larmes pour Joy, Ken Loach, 1967). Idée remarquable, parmi d'autres.
Impossible de ne pas parler des acteurs, en particulier de Stamp, qui dans un rôle qui peut aussi faire penser à un de ses rôles des années 80, celui de
The Hit de Stephen Frears. Son accent à couper au couteau et son argot à la limite du compréhensible sautent aux oreilles. Sa présence est incroyable, qu'il fonce ou observe. Le contraste est voulu avec le personnage de Peter Fonda, Terry Valentine, qui résume à lui tout seul la façon dont la contre-culture des années 60 s'est affadie et corrompue. Le fait que Soderbergh ait demandé à Peter Fonda, marqué à tout jamais par les années
Easy Rider, de jouer ce personnage, sans compter sur le fait qu'il se passe dans une Californie devenue aseptisée, n'est bien sûr pas dû au hasard. Un film formaliste donc, pétri de cinéphilie, mais qui va bien au-delà, un des tout meilleurs films de son auteur.
Cette édition qui va ressortir devrait être exactement la même que celle que Studio Canal avait sortie il y a quelques années, indisponible depuis un bout de temps. Les bonus sont de peu d'intérêt (making-of de 7', entretiens avec les acteurs et le réalisateur de 2' chacun). La copie est un peu granuleuse mais globalement de qualité. VF et VOSTF (attention: impossible de ne pas entendre l'accent inimitable de Stamp en VO). Si jamais l'édition est différente, je ne manquerai pas de modifier ce commentaire le cas échéant.