"L'air de Paris", Marcel Carné, 1954, NB.
Ancien boxeur, Victor (Jean Gabin) veut faire d'une pierre deux coups : sortir un jeune homme (Roland Lesaffre) de sa mouise et en faire un champion, à condition qu'une certaine jeune femme (Marie Daëms), et sa propre épouse (Arletty) ne lui mettent pas trop de bâtons dans les roues...
Si Carné n'était pas amoureux de Lesaffre au moment du tournage - comme Visconti de Delon pendant "Rocco et ses frères"-, je n'y connais rien ; une caméra qui caresse, qui dorlotte, qui flatte à chaque instant, et à ce point, un corps, un visage, un regard, est une caméra amoureuse. Cette attention du réalisateur pour son jeune héros donnait d'ailleurs la grosse tête à Roland Lesaffre, et les boules à Gabin qui n'avait pas l'habitude d'être filmé de dos au profit d'un nouveau venu.
Arletty, a dit avec son franc-parler habituel, des années plus-tard, en faisant allusion à la passion du vieux boxeur pour son poulain, (je cite de mémoire) : "Gabin aurait dû lui rouler une pelle à Roland, et tout aurait été dit." Ouais, sauf qu'en 1954, ces choses-là ne se disaient pas, et que cela aurait tué dans l'oeuf un joli film dont le principal intérêt est dans cette passion inavouée (inavouée à lui-même) d'un homme mûr pour un jeune homme dans lequel il se reconnait et s'idéalise tout à la fois.
Un film qui a du charme, et c'est pour ce charme que je lui donne cinq étoiles malgré des imperfections et un sûr manque de rythme : la scène du restaurant aux Halles, et celle du combat de boxe, avec un Jean Parédès déchaîné et hilarant, sont excellentes, le petit peuple de Paris est peint avec autant de tendresse et de soin que les snobs sont égratignés, mais égratignés seulement, car le film a un fond de gentillesse assez surprenant de la part de Marcel Carné. Sans doute n'était-il pas alors aussi aigri qu'il le sera dans ses "Mémoires" (miracle de l'amour ?). Roland Lesaffre est tout à fait charmant (il a reçu un prix pour son interprétation), Marie Daëms joue bien les fausses grandes dames, mais c'est évidemment Arletty et Gabin qui "enlèvent le morceau". Elle, désabusée d'abord, lasse de son vieux ménage qui ronronne dans la mauvaise odeur d'une salle de sport, puis inquiète, jalouse, torturée, enfin tout fiel dehors, mauvaise à faire peur. On l'a trop peu vue dans des rôles aussi étoffés. Lui, enfin, plein d'un rêve à portée de la main et de passion mal contenue, fort et faible, audacieux et timide devant la petite gueule qui le chamboule.
Quand je pense qu'il y a encore des critiques pour dire que Gabin a toujours joué le même rôle et de la même façon; ont-ils vu ses films seulement ?