Voilà Borges dans sa plénitude, et une œuvre pleinement Borges. Interrogation centrale sur la question de l'infini, abordée sous plusieurs aspects : l'éternité (« à Rome, je conversai avec des philosophes qui opinèrent qu'allonger la vie des hommes est allonger leur agonie et multiplier le nombre de leurs morts. »), le labyrinthe, l'identité et l'impossible nouveauté (« Je constate que je vieillis ; un signe qui ne trompe pas est le fait que les nouveautés ne m'intéressent pas ni ne me surprennent, peut-être parce que je me rends compte qu'il n'y a rien d'essentiellement nouveau en elles et qu'elles ne sont tout au plus que de timides variantes. »).
En plus de s'être concentré sur une question à la fois puissante et parfaitement adaptée au rêve, Borges a réussi (avait-il essayé avant ?) à rendre ses nouvelles entièrement autonomes, auto-suffisantes, bref réellement achevées.
Quelques moments extraordinairement évocateurs où ressort l'intégrité sud-américaine, par exemple l'histoire de T.I. Cruz, qui comprend qui il est quand il se trouve à la tête d'une troupe chargée d'arrêter un brigand : « Toute destinée, pour longue et accomplie qu'elle soit, comprend en réalité *un seul moment* : celui où l'homme sait à jamais qui il est. [...] Pour ce qui est de Tadeo Isidoro Cruz, qui ne savait pas lire, cette connaissance ne lui fut pas révélée dans un livre ; il se vit lui-même dans une mêlée et dans un homme. »