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4.0 étoiles sur 5
L'Amérique qui vient ?, 25 novembre 2008
« L'Amérique que nous voulons » a peut-être déjà le goût de l'Amérique qui vient. L'ouvrage semble en effet porté à la fois par un grand enthousiasme et par une forte conscience de ce qui est à accomplir : autrement dit, il décrit ce qui ressemble fort à une chance historique. Paru en 2007, il retrace presque un siècle d'histoire économique, mais aussi politique et sociale américaine, au bout duquel, espère Krugman, doit naître un mouvement démocrate qui parachèverait l'½uvre de F.D.Roosevelt. Cette histoire est tout sauf linéaire, bien sûr, puisqu'à partir de Reagan, c'est une Amérique soucieuse de revenir sur les acquis du New Deal, une Amérique richissime et pas si nombreuse d'après Krugman, qui va presque monopoliser les rênes du pouvoir. On peut distinguer deux grands moments dans ce livre, dont le premier, de loin le plus long et le plus détaillé, consiste justement à retracer l'historique des Etats-Unis avant tout sous l'angle des inégalités et des courants politiques. Et c'est d'ailleurs là l'une des petites surprises de ce livre, à savoir que Krugman insiste sur le lien très fort entre pouvoir politique et évolution des inégalités. Ainsi, l'Amérique d'avant le New Deal très similaire à celle d'aujourd'hui de par les inégalités de richesse, explosera sous les assauts de l'administration Roosevelt, avec ses taux d'imposition dépassant allègrement les 70%, sa bienveillance à l'égard des syndicats et ses interventions quasi directes pour relever le salaire minimal. A l'origine de cette « grande compression » réduisant de manière drastique les inégalités, il y a bien une volonté politique forte. La période suivante sera celle des classes moyennes toutes puissantes et d'un relatif consensus politique, le bien fondé des choix de Roosevelt étant progressivement reconnu par les Républicains eux-mêmes. Et ce n'est pas un hasard pour Krugman si cette période sera aussi celle d'une « économie magique », suffisamment solide pour assurer à ses membres que demain sera, d'un point de vue matériel, mieux qu'aujourd'hui. Les interventions de l'Etat sont ainsi corrélées avec la plus prospère des Amériques. Mais alors, se demande Krugman, pourquoi ce consensus a-t-il éclaté ? C'est sur le terrain politique qu'il va en priorité chercher la réponse, en reconstruisant l'émergence et la montée d'un « conservatisme de mouvement » - comprenez ultra conservateurs - parvenant à mêler au sein du parti républicain moralistes religieux, grands intérêts financiers et sudistes déçus par des démocrates acquis à la cause des droits civiques. Le portrait n'est pas tendre pour ce nouveau parti républicain radicalisé, truqueur, hypocrite, soumis aux intérêts financiers d'une poignée d'individus. Oui, mais il a conquis ce grand sud démocrate qui a du mal à avaler la fin de la ségrégation. C'est son principal fait d'arme et ce qui lui permettra de conquérir l'Amérique, ce qui met au c½ur des enjeux un vieux démon américain, le racisme, plus important que les valeurs morales pour expliquer le succès des républicains selon Krugman. Cependant, et c'est là que débute le deuxième moment du livre, ce succès du conservatisme de mouvement appartient déjà presque entièrement au passé, notamment parce que la société américaine est de moins et moins raciste. Ce changement, la force de cette désaffection pour les républicains, il faut bien avouer qu'en France on ne l'avait pas trop vue venir, et on est surpris par le peu de doute de Krugman quant à la victoire des démcorates. Et de fait, un an avant les élections, il est déjà dans l'après, présentant les chantiers les plus urgents pour le nouveau président. C'est l'occasion d'un chapitre somptueux de clarté et de profondeur sur l'assurance-maladie, « impératif » pour la nouvelle administration. Objectif à plus long terme, Krugman examine les différentes mesures devant permettre de diminuer progressivement mais fortement les inégalités. Sans excès de chauvinisme, on notera d'ailleurs qu'il cite souvent la France en exemple (le portrait un brin idéalisé de notre situation serait-il le péché mignon des progressistes US ?) et appelle de ses v½ux un fort renforcement de l'intervention de l'Etat et une modification du rapport de force dans l'entreprise en faveur des syndicats. Plusieurs éléments méritent d'être notés sur cet ouvrage agréable qui présente une Amérique pas si éloignée de nos préoccupations. D'abord, notons que notre beau prix Nobel d'économie 2008 énonce très clairement qu'une analyse purement économique, ne tenant pas ou peu compte des évolutions politiques, serait bien en peine d'expliquer les mouvements des inégalités au fil du XXème siècle. D'où ce retournement de la causalité habituelle chez les économistes : « le changement politique, la polarisation croissante, a été un facteur majeur de la montée de l'inégalité ». Autre élément, qui ne frappe qu'au bout d'un certain nombre de pages : bien que spécialiste d'économie internationale, Krugman évoque très peu la mondialisation et jamais comme un frein à des mesures risquant de conduire à une augmentation des coûts ou à une perte de compétitivité internationale, si ce n'est dans la bouche des autres. Ce qui semble aller dans le sens des conclusions d'autres études : s'il ne faut pas ignorer l'importance de cette compétition internationale, des marges de man½uvre existent bel et bien à l'échelle nationale et, non, les politiques nationales sont loin d'être sans importance - surtout, il est vrai, quand il s'agit des Etats-Unis. Au titre des limites, je dois avouer avoir souvent ressenti un certain inconfort devant son aisance à traiter comme identiques la moyennisation de la société et la démocratisation. Si des inégalités limitées sont sans doute souhaitables, quelques clarifications sur ces points auraient été les bienvenues. « L'Amérique que nous voulons » constitue au final une lecture agréable, souvent plus proche du commentaire politique que de l'analyse économique. Et c'est un texte qu'il faut lire maintenant : bénéficiant de l'amplitude des possibles propres aux programmes pas encore mis sur la table, décrypté par l'½il de lecteurs bénéficiant d'une courte mais intense année de recul, il fait naître l'étrange et grisante sensation de voir l'histoire en marche.
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