Une femme assise sur le dossier d'un canapé, cuisses ouvertes, les seins à peine voilés par un déshabillé blanc. Notre première rencontre avec le dernier film de Bertrand Bonello se fait d'abord par l'entremise de cette affiche troublante, à première vue érotique. Une femme ? Oui, mais une prostituée. Une pute claquemurée dans une maison close au début du vingtième siècle et qui semble attendre son prochain client. Ou rêver à un ailleurs illusoire. Une femme ? Ou plutôt un corps, féminin certes, mais le visage hors cadre, comme privé d'identité, réduit à sa dimension sexuelle et dont la posture trahit l'indolence d'une âme (dés)abusée.
L'appolonide, en compétition officielle au dernier festival de Cannes, a divisé le public. Bon nombre de reproches (lenteur, pas d'action, ennui) me semblent davantage liés à l'habitude d'un cinéma spectaculaire que Bonello bat en brèche. Ici pas de sensationnel, pas de ressorts dramatiques tape-à-l'oeil. Le récit donne essentiellement à voir le quotidien d'un microcosme sur le point de disparaître. Celui d'un bordel de luxe sur le déclin, où pour de multiples raisons des femmes offrent mécaniquement leurs corps, en attendant sans illusions des jours meilleurs, en s'oubliant dans le stupre contraint et le champagne volatil. Jamais Bonello ne se permet un quelconque jugement moral, ou une dramatisation perverse : il filme avec humilité une tranche de vie de ces prostituées parfois complices mais surtout victimes résignées, voire cyniques, d'un manège de frustrations et de fantasmes masculins qui sont à la fois pour ces femmes la condition de leur subsistance et la raison de leur désenchantement. Le ballet incessant de leurs corps nus, rarement érotisés, traversant le cadre est celui d'automates las d'une fête sans joie qui les attend le soir. Montrer la crudité du métier, où le corps devient un outil que l'on nettoie, que l'on entretient et examine contre le flétrissement et la maladie, et qui est déformé par le délire névrotique d'un client, c'est rappeler combien Eros et Thanatos sont liés. Tout Le film étudie cette idée du corps qui se fane quand la vie est confinée, sans lumière et sans amour. Un corps de prostituée objectivé, évalué, malmené.
D'abord, celui de Madeleine qui, mutilée au visage, se voit condamnée à un sourire imposé et ironique, comme une allégorie de tout le film. Symbole de cette dualité où la liesse de façade se confond avec un profond meurtrissement. Le souvenir du sous titre est peut-être le sien : cet espoir d'une relation possible, anéanti par la perversion du mâle dominant. Bonello poursuit sa réflexion autour du visage, qui seul dit la vérité de cette sexualité. Visage que l'on scrute pour y repérer les premiers risques de disgrâce, visages impassibles pendant les rapports. La seule fois où Madeleine atteint l'orgasme, c'est derrière un masque filmé plein cadre. Ce masque qui permet paradoxalement, l'espace d'un instant, de redevenir une femme qui jouit. Autre séquence onirique et mémorable, celle où Madeleine pleure les larmes du sperme de son agresseur. Tristesse et désir, fluide vital mais occupation douloureuse, domination acceptée dans l'épanchement séminal. Tout est dit dans cette séquence : le corps féminin est tout au long du film un pantin démantibulé, une marionnette seulement animée par les fantasmes pathétiques de clients humains, trop humains.
Ensuite, le corps de toutes ces femmes, qui ont chacune abandonné leur individualité pour se fondre dans une communauté tributaire des passes. Se raccrocher à cette maison close qui est l'horizon unique, permanent mais claustrophobe, maternées par une mère maquerelle exigeante mais aimante. Trouver dans le répit de l'opium, de l'alcool et de la caresse, de l'évasion bucolique ou de l'illusion d'une cellule familiale, un sens à leur existence. Bonello suggère à merveille la duplicité de ces femmes qui accueillent mécaniquement le désir tout en compensant l'amour absent par une promiscuité féminine, charnelle et salvatrice, dans un gynécée fait de douceurs, de baisers et d'étreintes interdites aux clients.
L'union de ces femmes est épaulée par la musique, consolante et rassurante. Bonello, avant d'être un réalisateur, se promettait à une carrière musicale. Parce que cette fibre l'a conduit à réaliser My new picture. Et parce que l'appollonide, avant d'être un nom de bordel, est sans doute la version féminisée de l'Appolon grec, dieu de la musique et de la poésie. On pense ici à Baudelaire et à L'homme qui rit de Hugo. On note la référence à Henri Michaux dans ce vers qui semble contenir tout le film : "Et si nous ne brûlons pas, comment éclairer la nuit ?" Et puis une bande son parcimonieuse mais intense. Le film s'ouvre sur un générique de photos sublimes en noir et blanc accompagné de The right to love you de Mighty Hannibal.
Comme si l'espace d'un instant la musique rendait un visage, une âme à ces femmes. Beaucoup plus loin, c'est leur chant choral et funèbre, raccordé immédiatement au Night in white satin des Moody blues. Sublime séquence pendant laquelle elles s'étreignent et s'embrassent, sur la complainte desespérée et déchirante d'un refrain crié par Justin Hayward. La musique comme dernier refuge, dernière barricade face à cette fatalité mortifère. Et ces paroles qui glacent le sang : Never reaching the end. Le générique de fin quant à lui nous fait découvrir un bijou oublié des années 70 au titre de circonstance : Bad Girl par Lee Moses. Le point commun de ces trois morceaux est une forte tonalité soul, choisis à l'affect par Bonello parce que si c'est une musique associée à l'esclavagisme, c'est aussi un chant de résistance.