On se gargarise toujours devant les films en couleurs et les effets spéciaux, sans se dire un instant que tout a été inventé (ou presque) depuis Mèliés. Nous n'avons droit aujourd'hui qu'une amélioration de la technique destinée à renforcer le merveilleux. Et nous sommes tout ébaubis lorsque nous revoyons les chefs d'œuvres du passé, en particulier les films datant de l'époque du cinéma muet, c'est-à-dire avant 1930. De nombreux cinéastes ont produit des chefs d'œuvres dans tous les genres. Pensons à Chaplin, Keaton, Lang. Leurs films ont un impact visuel indéniable car tout doit passer par l'image : l'histoire, les sentiments, le son, la musique, et aussi les couleurs. Il s'ensuit une manière de jouer et de présenter l'information visuelle complétement différente de ce que l'on peut voir aujourd'hui.
J'adore le cinéma muet, et en particulier le cinéma accompagné en direct par des musiciens. A Paris, une salle indépendante près de l'Etoile propose encore cette expérience cinématographique hors du temps. C'est pourquoi j'ai beaucoup apprécié cette nouvelle version restaurée et resonorisée du film de Marcel L'herbier (1928). Avec cette adaptation du roman d'Émile Zola, le cinéaste qui voulait être poète (Jean Cocteau était comme cela plus tard) a réalisé une œuvre avec un déluge visuel impressionnant, travaillant la lumière de façon très précise, donnant des indications de jeu à ses acteurs, mettant en rythme cette œuvre trépidante. Le film est long mais on ne s'y ennuie pas une seconde. Tout est sous tension dans cette relation entre le financier Saccard, ses congénères, ses femmes impitoyables, ses projets tordus.
L'Argent est un film d'acteur. Et quels acteurs. Il faut vite passer sur les ultimes apparitions d'Yvette Guilbert, de même que sur le jeu pâlichon d'Henri Victor (Hamelin). Si Jules Berry tient un rôle honnête et si Mary Glory tire son épingle du jeu dans un rôle peu commode, la palme de la tension revient à trois personnages : Saccard, Gundermann et Sandorf. A tout seigneur tout honneur, Pierre Alcover EST Saccard. Il endosse un rôle terrible et habite avec toute sa ruse et sa faconde la peau de ce personnage retord, hypocrite, jouisseur, menaçant et enjôleur. Quels beaux jeux de regard offre-t-il à la caméra ! C'est réellement un plaisir de voir un rôle habité comme cela, de financier véreux et impitoyable (ce qui n'existe plus aujourd'hui bien entendu !!). Dans le rôle de Gundermann, Alfred Abel (le bâtisseur de la légendaire
Metropolis de Lang) est l'opposé exact de Saccard : dur en affaires mais intègre, distant, froid. Il apparaît peu mais fait un bon contrepoids. La palme de la femme fatale, mystérieuse et calculatrice, richissime, belle, revient à cette baronne Sandorf interprétée par la belle Brigitte Helm. De même qu'Alfred Abel, Brigitte Helm avait eu la lourde mission de porter un double rôle dans Metropolis : Maria et le robot (quelle image !!). Toute jeune à l'époque, elle apparaît en toute possession de ses moyens dans L'Argent, dirigée de main de maître par l'Herbier. Son jeu de regard maléfique fait qu'elle s'est un peu cantonnée dans ces rôles. Le cinéma parlant aura eu raison de sa carrière et c'est bien dommage.
La couverture du coffret collector montre une photo en simili relief, fort jolie. Dans le boitier, on trouve un portfolio de très belles photos N&B du tournage, ainsi que des portraits individuels des acteurs (et c'est vrai que Brigitte Helm était TRES belle !!). Le DVD bonus fait un focus sur l'accompagnement musical de Jean-François Zygel. Il faut le remercier d'avoir mis les images en avant, et non la musique. Il y a par ailleurs une interview de Marcel L'Herbier et c'est un enchantement que de l'écouter parler avec une voix claire, une diction parfaite et un français que l'on n'entend plus guère aujourd'hui dans les milieux culturels. Un documentaire sonorisé en 1971 fait le "making of" (si, si, en 1928, cela se faisait déjà !).
Au final, un film grandiose, très marquant, et beau.