Amazon.fr
Enfin ! Près de quarante ans après sa publication aux États-Unis, la thèse de l'historien américain Robert O. Paxton paraît de ce côté-ci de l'Atlantique, dans une remarquable édition. Décidément, Vichy est un passé qui ne passe pas ! Car malgré
La France de Vichy du même auteur, ou les sommes signées Jean-Pierre Azéma, François Bédarida ou Philippe Burrin sur le régime de Vichy, le constat s'impose : quasiment aucun ouvrage n'a jusqu'ici abordé les forces armées de Vichy selon ses aspects sociaux, culturels et politiques. Un comble, lorsqu'on a bien en tête le fait que le régime de Vichy donne aux militaires un rôle de tout premier plan, aussi bien dans sa composition que dans la formation de la jeunesse, ou que l'Armée de l'armistice formera un des fondements de l'armée française à la Libération. Un déni historiographique que cet ouvrage vient amplement combler, et ce malgré la distance temporelle de son élaboration ! À partir d'une série d'interviews des principaux acteurs de l'armée française – général Weygand, général de La Porte du Theil – et de la consultation d'archives allemandes, l'ouvrage tente de reconstituer une sorte d'archéologie des mentalités du corps militaire français, attaché dans sa grande majorité aux objectifs de la Révolution nationale, alors qu'une minorité se tourne clandestinement vers la Résistance. Préface et interview de l'auteur actualisent la portée d'un travail colossal, qui apparaît rétrospectivement comme un premier tir de mortier avant son explosif ouvrage,
La France de Vichy en 1973.
--Yves Fraillont
Présentation de l'éditeur
Le 22 juin 1940, larmistice franco-allemand de Rethondes sanctionnait la lourde défaite de la France face à lAllemagne hitlérienne. Larmée française, étant donné lampleur de sa débâcle, allait-elle disparaître ? Il nen fut rien. « Cest notre chef qui est au pouvoir », écrivait dès le 1er juillet 1940 le général Laure, futur chef de cabinet du maréchal Pétain. Et de fait, tandis que le vainqueur laissait subsister en zone non occupée une armée provisoire de 100 000 hommes, tandis que lÉtat français sarc -boutait sur la défense de lEmpire et de lArmée dAfrique, le gouvernement de Vichy accorda à linstitution militaire et au corps des officiers une place centrale. Non seulement ses cadres accédèrent aux plus hautes fonctions du régime, mais lArmée de lArmistice, l« armée nouvelle », se voua à la création dune France nouvelle, à travers la formation et lencadrement de la jeunesse. Elle se voulut lincarnation des valeurs de discipline, dordre et dautorité méconnues aux dires de ses chefs par la Troisième République.
Robert Paxton sattache ici à restituer, sans y adhérer du tout, létat desprit des officiers français entre 1940 et 1944. La majorité adhéra au régime et à son neutralisme, tandis quune minorité agissante, tout en restant généralement fidèle à Pétain, prépara des moyens clandestins de mobilisation et, après la dissolution de lArmée de lArmistice en novembre 1942, adhéra à la Résistance à travers lOrganisation de résistance de larmée (ORA). De fait, lArmée de lArmistice fut lun des troncs principaux de larmée de la Libération, elle donna à la France deux de ses maréchaux (Juin et de Lattre), et ses chefs détat-major jusque dans les années 1970.
On comprend en ce sens que la question soit sensible. Louvrage de Robert Paxton, paru aux États- Unis en 1966, est resté inédit en français et réservé aux seuls universitaires. Les deux meilleurs spécialistes de la question, Claude dAbzac et Christian Bachelier, la jugent « inégalée ». Les recherches de Paxton, commencées en 1961, à la veille du putsch des généraux, marquèrent la rencontre dun jeune chercheur étranger avec une période alors occultée de notre histoire, dans le contexte de crise de linstitution militaire provoqué par la décolonisation. Il sappuya sur des journaux aujourdhui encore inédits, sur les archives allemandes et américaines, sur des entretiens avec des officiers. Louverture des archives françaises, dont tiennent compte de nombreux ajouts et la postface historiographique de Claude dAbzac, a confirmé lessentiel de ses intuitions.
LArmée de Vichy est donc la première étape dune réflexion attachée sans complaisance aucune aux motivations des acteurs historiques et aux conséquences, souvent dramatiques et inexcusables, de leurs décisions. On y trouve de nombreux thèmes qui choqueront en 1973, lors de la parution française de La France de Vichy : la marge dautonomie dont joua lÉtat français pour poursuivre ses propres projets ; ses initiatives pour obtenir de loccupant des concessions en échange dune collaboration plus poussée ; les racines françaises de la Révolution nationale ; la participation allègre de beaucoup de Français à un projet très éloigné des valeurs républicaines ; la volonté de sortir de la guerre et dappliquer une politique de défense « tous azimuts » pour protéger lEmpire à la fois des Allemands et des Britanniques.