Eudémologie (ou l’art d’être heureux), tout un programme. C’est bien pourtant de ce sujet là qu’Arthur Schopenhaueur (1788-1860), le philosophe du pessimisme intégral, nous entretient avec brio. Que n’a-t-on écrit sur le thème du bonheur (de quoi remplir des bibliothèques entières) puisque c’est bien à un état de félicité que chacun, peu ou prou, aimerait accéder. En 50 règles lumineuses, Schopenhaueur nous donne toutes les recettes pour y parvenir (en ce qui nous concerne, elles nous paraissent infaillibles, car marquée au coin d’un fameux bon sens et d’une immense culture philosophique). N’allez pas croire qu’elles sont simplistes. Schopenhaueur s’appuie sur des principes de sagesse venus du fond des âges. Il le fait en point d’orgue de ses écrits les plus théoriques (Le monde comme volonté et comme représentation). Sous une brume d’érudition savante (discrètement présente, ce qui ne la rend que plus précieuse), Schopenhaueur, pédagogue accompli, nous donne immédiatement à penser. Il le fait en énonçant des maximes toutes en subtilité, en finesse, et qui plus est, accessibles au vulgus pecum. Ex. Règle de vie N°20. - Il est inutile, il est dangereux, il est risible, il est vulgaire de laisser entrevoir sa colère ou sa haine par des paroles ou des mimiques. On n’a jamais le droit de manifester sa colère ou sa haine autrement que dans les actes. On parviendra à ce dernier résultat d’autant plus parfaitement qu’on aura plus parfaitement évité la première attitude -. Percutant, non ? Le pouvoir de persuasion de Schopenhaueur est immense. On est frappé par la clairvoyance, la profondeur et le caractère intemporel de ses pensées. Il nous convainc de partir à la découverte d’une troisième voie, juste mesure entre le stoïcisme des anciens et le machiavélisme des modernes. Il martèle la doctrine aristotélicienne : « Le sage n’aspire pas au plaisir, mais à l’absence de souffrance », essence de la doctrine de Bouddha. Il reprend à son compte les paroles de Goethe : « Le bonheur suprême est la personnalité ». Toutes ces valeurs sonnent « en creux ». Celui qui n’admet pas cette morale « négative » est condamné à subir de bien cruelles désillusions. Le propos de Schopenhaueur fait mouche à tout coup. La difficulté n’est pas tant de se persuader de la pertinence de ces règles que d’appliquer, en situation, les recommandations qu’elles véhiculent. Il en est de ce manuel comme de « L’art de persuader » : souverain, certes, en théorie. En pratique, c’est une autre paire de manche… Dès que vous l’aurez en main, ce livre ne quittera plus votre table de chevet, assurément.