L'histoire, tout le monde la connaît : Gervaise Coupeau, née Macquart, s'établit blanchisseuse à la Goutte d'Or et, par faiblesse de caractère, mauvais choix de ses maris et amants, alcoolisme, mange son fonds de commerce pour finir seule, abandonnée de tous et quasi morte de faim, dans une niche immonde qu'on ne donnerait pas à son chien. A la relecture, l'Assommoir (1877) mérite son extraordinaire succès - qui dure. Trois motifs au moins pour cette étonnante longévité.
D'abord, le cadre : c'est la Goutte d'Or du Second Empire, frontière entre Paris et la banlieue, qui s'intègre petit à petit à la ville avec la percée du boulevard Magenta et la construction de l'hôpital de Lariboisière ; c'est un peuple d'ouvriers mal dégrossis (zingueurs, forgerons, orfèvres) et de petits artisans, minés par l'alcool et l'absence de protection sociale, perdus sans les solidarités familiales qui combattent la solitude et suppléent à l'Etat et poursuivant toujours l'espoir d'une promotion sociale. Tableau jamais présenté dans la littérature de l'époque.
Ensuite, la langue. On parle peuple dans L'assommoir, on cause argot, et pas seulement dans les dialogues mais aussi dans la narration de Zola. Cela dégoûta les esthètes et c'est aujourd'hui étonamment moderne. On croirait parfois lire du Céline, un Céline obsédé par le ventre, la bouffe, la digestion.
Et puis, il y a le pathétique terrible de Zola. Il a présenté bien d'autres grandeurs et décadences mais peu sont aussi fortes que la chute de Gervaise et de Coupeau. La distance qu'il maintient avec Gervaise, dont les tares initiales (faiblesse de caractère, indolence) et les mauvais choix sont implacablement pointés, rend sans doute plus juste encore sa déchéance. Ni icône, ni modèle, ce n'est pas une héroïne, c'est la victime des circonstances et de ses propres choix. Libre au lecteur de la juger.