Ce roman nous plonge dans la Normandie aux temps troublés de la révolte des Chouans et de la pacification sous le Consulat.
Le narrateur, homme du milieu du XIXème siècle, entend de la bouche d'un compagnon de voyage un récit fantastique sur un prêtre mystérieux, l'abbé de La Croix-Jugan, qui, après avoir vécu dans une atmosphère de débauche - sans s'y mêler - dans son abbaye et alentours, quitte ses habits de moine pour entrer dans la chouannerie. Héritier d'une grande famille noble, il se fait un devoir de lutter pour le Roi et la religion, commettant ainsi un péché irréparable pour un homme d'Église : faire couler le sang. Il lui en coûtera son beau visage, ainsi qu'une sanction ecclésiastique... Lorsqu'il assiste aux Vêpres, peu après la réouverture des églises, son visage inhumain effraie et fascine l'ensemble des fidèles, et parmi eux, Jeanne Le Hardouey, de sang noble et roturier, mariée à un acquéreur de biens nationaux - en somme, à tout ce qu'un ancien chouan de l'ancienne noblesse doit détester. Cette fascination prend rapidement des proportions inquiétantes, jusqu'à ce que courre la rumeur d'un ensorcellement - mais par qui ? Ce mystérieux prêtre ? Ou ces pâtres réputés sorciers, et désireux de se venger des Le Hardouey ? Quoi qu'il en soit, le lien qui unit Jeanne à Jéhoël de La Croix-Jugan se veut la source d'une série de drames qui vont émouvoir le village...
Quel plaisir ! Un peu plus d'un an après avoir découvert le dangereux charme des Diaboliques, je me suis plongé, conquis d'avance, dans ce roman fantastique. Le style est superbement maîtrisé - Barbey est, je pense, l'un des tous meilleurs écrivains français de ce point de vue ; l'intrigue, d'abord un peu décevante, réussit à captiver, même si, et c'est là le grand tort de l'édition Folio, la quatrième de couverture nous envoie déjà aux quatre cinquièmes du livre (sans compter les notes qui ne manquent pas de souligner le caractère "annonciateur" de certaines scènes). Même s'il arrive que l'écrivain exagère parfois dans le surnaturel, il n'y a pas matière à déception. Les toutes dernières pages m'ont particulièrement frappé - quelle maîtrise ! Après, Barbey d'Aurevilly reste un contre-révolutionnaire, aussi, il faut s'attendre à des prises de position susceptibles de choquer le lecteur contemporain. Personnellement, ça ne m'a pas dérangé, curieux que je suis de ce qu'ont pu penser les "vaincus de l'Histoire".
Quelques mots supplémentaires sur l'édition. J'ai déjà indiqué la présence de révélations fâcheuses. Pour le reste, même si Folio nous a habitués à mieux pour les classiques, ça tient la route. Les éclaircissements sur le fantastique de Barbey sont pertinents. N'ayant pas consulté les autres éditions pour cet ouvrage, je ne peux pas me livrer à un comparatif.
Bref, laissez-vous tenter par ce roman et cette atmosphère de campagne française du début du XIXème siècle. Cela en vaut largement la peine !