Robert Antelme (1917 - 1990), époux de Marguerite Duras, résistant, est arrêté puis déporté au camp de concentration de Buchenwald en Allemagne, le 1er juin 1944.
Dès 1947, Antelme, avec un héroïsme extraordinaire, une totale abnégation de soi, va consciemment replonger dans les souffrances indicibles de l'enfer dans lequel il vécut et survécut. Témoigner. Impérieuse nécessité. Folie. Alors que la Libération n'avait pas deux années, lui-même commençait à douter de ce qu'il avait souffert. Antelme est un héros, un philosophe, un combattant, un résistant.
"Les héros que nous connaissons, de l'histoire ou des littératures, qu'ils aient crié l'amour, la solitude, l'angoisse de l'être ou du non-être, la vengeance, qu'ils se soient dressés contre l'injustice, l'humiliation, nous ne croyons pas qu'ils aient jamais été amenés à exprimer comme seule et dernière revendication, un sentiment ultime d'appartenance à l'espèce. (...) La mise en question de la qualité d'homme provoque une revendication presque biologique d'appartenance à l'espèce humaine."
"L'espèce humaine" est de cette même veine de qualité que "
Si c'est un homme" de Primo Levi, "
Marche autant que tu pourras" de Brigitte Friang, "
Des voix sous la cendre : Manuscrits des Sonderkommandos d'Auschwitz-Birkenau", "
L'honneur de la liberté / entretiens avec Charles Ehlinger" de Jacques Sommet - liste non exhaustive.
En page 83, ce constat implacable :
"Le règne de l'homme, agissant ou signifiant, ne cesse pas. Les SS ne peuvent pas muter notre espèce. Ils sont eux-mêmes enfermés dans la même espèce et dans la même histoire. Il ne faut pas que tu sois [souligné par l'auteur] : une machine énorme a été montée contre cette dérisoire volonté de con. Ils ont brûlé des hommes et il y a des tonnes de cendres, ils peuvent peser par tonnes cette matière neutre. Il ne faut pas que tu sois [souligné par l'auteur], mais ils ne peuvent pas décider, à la place de celui qui sera cendre tout à l'heure, qu'il n'est pas. Ils doivent tenir compte de nous tant que nous vivons, et il dépend encore de nous, de notre acharnement à être, qu'au moment où ils viendront de nous faire mourir ils aient la certitude d'avoir été entièrement volés."
Page 240 :
"C'est un rêve de SS de croire que nous avons pour mission historique de changer d'espèce, et comme cette mutation se fait trop lentement, ils tuent. Non cette maladie extraordinaire n'est autre qu'un moment culminant de l'histoire des hommes. Et cela peut signifier deux choses : d'abord que l'on fait l'épreuve de la solidité de cette espèce, de sa fixité. Ensuite, que la variété des rapports entre les hommes, leur couleur, leurs coutumes, leur formation en classes masquent une vérité qui apparaît ici éclatante, au bord de la nature, à l'approche de nos limites : il n'y a pas des espèces humaines, il y a une espèce humaine. C'est parce que nous sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants devant nous."
L'agonie, la lancinante marche inéluctable vers la mort : Buchenwald, Ganderscheim, Dachau. Inéluctable sans l'esprit de résistance magnifié dans ce superbe ouvrage. La vie, la solidarité, la camaraderie, la sainteté (histoire sublime de Jacques, l'étudiant en médecine déporté depuis 1940), la lutte, l'amour, les gestes même aussi simples qu'un serrement de main ... :
"Le froid, SS. Volonté de rester debout. On ne meurt quand même pas debout. Le froid passera. Il ne fait pas crier, ni se révolter, chercher à fuir. Il faut s'endormir dedans, le laisser faire, comme la torture, après on sera libre. Jusqu'à demain, jusqu'à la soupe, patience, patience... En réalité, après la soupe, la faim relayera le froid, puis le froid recommencera et enveloppera la faim; plus tard les poux envelopperont le froid et la faim, puis la rage sous les coups enveloppera rage, poux, froid et faim, et il y aura le jour où la figure, dans le miroir reviendra gueuler "Je suis encore là"; et tous les moments où leur langage [celui des détenus, des "zébrés"] qui ne cesse jamais enfermera poux, mort, faim, figure, et toujours l'espace infranchissable aura tout enfermé dans le cirque des collines (...)" (p. 85)
"Mais quoique solitaire, la résistance de [la] conscience se poursuivait. Privé du corps des autres, privé progressivement du sien, chacun avait encore de la vie à défendre et à vouloir." (p. 143).
Robert Antelme a dédié cet ouvrage à sa soeur Marie-Louise, déportée, morte en Allemagne.
nb : le lecteur fera l'impasse sur la 4° de couverture. L'analyse donnée, absconse, est à la limite du hors-sujet par rapport à "L'Espèce humaine".