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Tu es fou ?
Un peu.
Maud pense qu'on vit un roman que j'invente, elle me suit, elle me croit. Tout a commencé par son obstination et sa gentillesse. Au début, méfiance, qu'est-ce qu'elle veut celle-là, l'étudiante, bon, oui, d'accord, jeune, brune, jolie, ronde, gracieuse, danseuse, regard noir amusé profond, mélodie, harmonie, la raison même. Les cinglées, merci, j'en ai eu ma claque. En insistant un peu, on finit d'ailleurs par s'apercevoir qu'elles le sont toutes. Ça peut mettre longtemps à se dévoiler, mais ça vient. Les visages se creusent ou s'affaissent, les masques tombent, la grimace d'argent apparaît, les sourires à reproduction s'enfoncent, les yeux égarés virent au fixe. Les types, nounours plus ou moins pervers, ignorent que la grande folie passe à ce moment-là sur eux, la vraie, celle de toujours, grottes, cryptes, couvents, maternités, crèches, écoles, liftings, cliniques, hôpitaux, bureaux, banques. Ils deviennent débiles ou se taisent. La folie, elle, parle à ciel ouvert, et personne ne semble s'en rendre compte. Ils sombrent, elles se décomposent, le spectacle continue, salut.
En réalité, elles sont là pour ça : les user, les conduire du berceau au gâtisme. Folie et gâtisme, c'est le programme depuis le début. Tout le reste est comédie transitoire, bavardage technique, dénégations en tout genre. Eh, ho, c'est vous, qui êtes désespéré, déprimé, non ? Mais pas du tout, au contraire.
Qu'est-ce qu'on fait ? dit Maud.
Rien. On attend.
Elle nage à côté de moi, il n'y a personne, mouettes et papillons blancs tout autour. L'endroit est unique, Maud s'y est glissée tout de suite. J'ai longtemps hésité à l'amener ici, et puis pourquoi pas. Un caprice, une fantaisie, rien à perdre. Tentons le Temps. Qu'il se montre enfin, fleur ou tête de mort. Ou les deux.
C'est l'été, maintenant, on peut l'écouter de l'intérieur déposer sa toile sur nous. Il y a un paysage des odeurs et des ombres, un autre en bleu-blanc, un autre dans les variations du vent. Si je m'assois pour écrire, derrière les volets, au plus chaud de l'après-midi, je sais que le temps va venir se mesurer ici, sur la page. Le papier est ma montre, mon horloge, ma sphère aimantée. Main droite, secondes et minutes. Main gauche, les heures. Cinq secondes, cinq minutes, cinq heures. À six heures du matin, grand silence solennel dans le jardin. Le soleil rouge s'annonce, les oiseaux du bois d'à côté vont commencer à traverser le ciel. Je bois mon café là, près du puits, en regardant l'eau à peine ridée par la brise nord-est. Le soleil passe au jaune, prend en écharpe les marguerites sous le figuier, le bois blanc des chaises et des tables, les pierres basses du petit mur. On dirait que les acacias, à peine agités, viennent d'une Chine toute proche. Les marins, là-bas, déjà réveillés, vont profiter de la marée, les vitres de leurs cabines brillent, les bateaux tournent sur eux-mêmes, se rapprochent les uns des autres, se préparent à gagner le large, hésitent un moment, s'en vont. Qu'est-ce que je fous là ? Et elle ? Pourquoi elle ? Pourquoi tout ça ? Voilà les questions du matin, bien lucides, dans l'herbe. Et pourquoi le soleil, l'eau, les oiseaux, les arbres, les fleurs, plutôt que la température invivable de Mars, Saturne, Jupiter, ou de n'importe quelle étoile de la galaxie ? Et ainsi de suite pour les dates ou la respiration en cours. Terre, Europe, rivage, pointe des pieds, laissons le jour s'installer. On devrait pouvoir tout rebrasser et revivre depuis le fond organique, l'air.
© Gallimard
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