Comme son titre l'indique, ce livre est l'histoire d'un homme étranger au monde. Si étranger, en fait, qu'il en est pour ainsi dire absent. Certes, il accomplit tous les gestes de la vie quotidienne, mais sans jamais se préoccuper de leur donner une véritable signification. Homme sans qualités, sans caractère, sans profondeur, Meursault est le prototype de l'Homo Absurdus. Il mène tel un robot une existence dénuée d'enjeu et de finalité, une existence purement organique, réduite à ses fonctions primaires: manger, dormir, copuler. Jusqu'au jour où, sans vraiment savoir pourquoi, il tue un homme. Commence alors son procès, qui le confronte à sa propre vacuité et le somme de s'en expliquer.
Ce qui fait la force de ce roman, c'est bien sûr qu'il traite d'une des questions essentielles de la philosophie: la vie a-t-elle un sens? Mais le plus intéressant, c'est peut-être la manière dont il la traite. En effet, non seulement Camus traduit admirablement l'absence au monde de son narrateur en usant d'une langue blanche et neutre qui tue dans l'oeuf toute émotion, et ce dès la première page du livre où Meursault rapporte la mort de sa mère avec toute la froideur d'un procès-verbal. Mais de surcroît son récit a la forme d'un diptyque dont les deux volets se répondent comme deux miroirs parfaitement symétriques. La seconde partie de "L'étranger" reprend en effet un par un les événements relatés dans la première et les relit à la lumière de la morale commune qui prend ici l'aspect comminatoire d'une cour d'assises.
Par moments, ce livre m'évoque un peu "Erostrate" de Sartre. J'y entends aussi des échos du "Procès" de Kafka. Il m'arrive même, parfois, d'apercevoir derrière la silhouette de Meursault celle, furtive, du Lafcadio de Gide. Mais l'oeuvre de Camus possède sa propre cohérence et, contrairement à ce que d'aucuns prétendent, n'est en rien nihiliste. C'est en fait un constat doublé d'une mise en garde. La vie, en soi, n'a pas de sens, nous dit Camus, c'est donc à nous qu'il revient de lui en donner un, faute de quoi, nous aussi, nous deviendrons des Meursault, des étrangers au monde.
Message finalement très humaniste qui fait à la fois la grandeur de ce livre et celle de son auteur.