Pendant que la France philosophique, dernière au monde à en faire autant, continue à croupir gentiment dans les fumées du post-heideggerianisme structuralo-pénible et à se régaler de leur opacité, une des œuvres capitales de son XXe siècle y demeure aussi peu que mal lue. « L'être et le néant » est souvent regardé de haut par les penseurs institutionnels, comme s'il ne s'agissait que d'un pastiche mal abouti de philosophes plus racés. La vérité est tout autre : la plupart des mêmes penseurs ne connaissent tout simplement pas l'ontologie sartrienne, sinon par ouï-dire ou souvenirs lointains. Et pourtant... « L'être et le néant », passé l'assimilation de quelques termes et concepts (notamment celui, à la fois difficile et très simple, de la conscience comme néant), se révèle bientôt d'une clarté emballante et, surtout, d'une richesse et d'une fécondité stupéfiantes. Le livre, comme un train lancé puissamment sur des rails solides, se dévore plutôt qu'il ne se lit -- et on conseillera au lecteur rebuté par la difficulté apparente des premières pages de tenir bon, tant la récompense sur la durée s'avère grande. Parvenu à la fin, on ne peut que rester frappé par l'ampleur du trajet philosophique que décrit l'ouvrage, sa grande tenue et sa profonde rationalité. Au fond, pas étonnant que beaucoup de nos penseurs appointés négligent ce grand livre, probablement le plus profond que nous ait donné le siècle dernier : il est trop limpide à leur goût, trop « français » dans sa démarche, et, en même temps, trop saisissant, trop exigeant dans la morale de la liberté à laquelle il aboutit, surtout dans une époque où la première des priorités est de déresponsabiliser les individus autant que possible. « L'être et le néant » est tout simplement un chef-d'œuvre, une grande lecture philosophique et morale, dont il serait dommage de se priver tant pour son intelligence que pour la joie qu'elle procure.