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17 internautes sur 19 ont trouvé ce commentaire utile
5.0 étoiles sur 5
Déclaration d'amour à une vieille maîtresse indigne,
Par Michel "de la brousse" (Sénégal) - Voir tous mes commentaires
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'Europe et le mythe de l'Occident : La construction d'une histoire (Broché)
Georges Corm, intellectuel libanais « engagé » (il a occupé des fonctions politiques) est pétri de contradictions : profondément imprégné de culture occidentale (« acquise et non innée », précise-t-il), il prône pour son pays une ligne « tiers-mondiste » à l'opposé de l'alignement sur les positions occidentales qu'incarne le clan Hariri. Mais ses contradictions sont précisément ce qui détermine la liberté et la richesse de sa pensée.Il nous livre avec cet ouvrage une vision pénétrante, et souvent acide, de l'identité occidentale, nourrie à la fois d'une érudition exceptionnelle et d'une extériorité liée à ses origines, à sa culture duale et à ses options géopolitiques. On peut lui reprocher quelques erreurs factuelles (« Averroès, de son nom arabe Ibn Sina » : Ibn Sina, médecin persan, c'était notre « Avicenne » alors qu'Averroès, magistrat andalou, s'appelait Ibn Rushd ; je ne peux pas imaginer qu'il ait pu faire les confondre, peut-être a-t-il, en tant que professeur d'université, confié la rédaction de certains passages à l'un de ses doctorants et procédé à une relecture un peu rapide, ou a-t-il été trahi par son logiciel de traitement de texte, allez savoir ...), mais elles sont rares et mineures et n'affectent pas la problématique d'ensemble. On peut ne pas souscrire à certaines de ses interprétations : par exemple, il « assassine » Nietzsche en deux pages enflammées, sans évoquer la personnalité singulière de l'homme Nietzsche, souffrant et marginalisé, porté par un effort surhumain pour faire jaillir du terreau de ses souffrances une pensée lumineuse (au demeurant plus poétique que philosophique). Il interprète celle-ci comme une apologie des vieilles traditions élitistes européennes, alors qu'on peut y voir au contraire une invitation, adressée à chacun de nous de développer en lui-même les composantes « aristocratiques » de son propre caractère (aspiration à la beauté, à l'héroïsme, à la liberté de penser en dehors des schémas établis, indifférence à l'opinion commune, etc.) pour lutter contre les facilités des propensions mimétiques nous appelant à suivre le « troupeau ». Ce qui ne l'empêche pas de conclure sur une formule fort bien sentie (page 190) et difficilement contestable dénonçant le « désordre conceptuel » qu'a induit la pensée nietzschéenne ... On peut, en revanche, faire son miel de nombreux morceaux de bravoure, comme celui qu'il consacre à la leçon inaugurale d'Ernest Renan au Collège de France en 1862, où celui-ci stigmatisait la « rigidité » des « Sémites », par contraste avec le « sens de la nuance » des « Aryens » : quand on connait si peu que ce soit l'art subtil du compromis développé par la société levantine et le comportement « d'éléphants dans un magasin de porcelaine » qu'ont eu les puissances européennes lorsqu'elles ont pris le contrôle de ces territoires, il n'est besoin d'aucun commentaire et Georges Corm, du reste, ne se soucie même pas d'en donner, tant la conclusion s'impose. En fait, on sent que l'auteur, qui se défend d'être « europhobe » (et qui n'est certes pas politiquement « europhile »), est pénétré d'une admiration sincère, mais une admiration qui ne se laisse pas aveugler par la fascination, pour la culture européenne. Cela ne l'empêche pas de reprocher avec virulence à l'Europe de s'être montrée si souvent indigne de cette admiration, et pire encore, de persévérer à ne pas se soucier d'en être digne, à la manière de la Marianne des « Caprices » de Musset. Ajoutons que cet ouvrage, écrit directement en français par un auteur, certes francophone mais pas de langue maternelle française, pourrait donner de belles leçons de langue et de style à bien de nos essayistes à succès. Sa hauteur de vue, l'étendue de son érudition, la subtilité de son argumentation, en font un des rares vrais grands livres publiés ces dernières années sur la question controversée des rapports entre l'Occident et les « Autres ». On adhère ou on n'adhère pas à certaines de ses thèses, mais c'est une lecture indispensable pour tous ceux qu'intéresse le sujet, et même pour ceux que le sujet n'intéresse pas mais qui auraient intérêt à comprendre que le sujet les concerne, qu'ils le veuillent ou non. Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
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