Pendant plus de quatre décennies, la comtesse de Castiglione, la Plus Belle Femme des salons du Second Empire, se rend dans un studio mondain pour se faire photographier dans différentes poses dont elle règle elle-même la mise en scène. Vanité d'un "Narcisse femelle, en admiration pour sa propre beauté", comme l'écrit un de ses contemporains? Séances cérémonielles pour s'absenter à soi-même -" elle est là pour cette attente, pour ce moment de parfait oubli de soi à force d'y penser "- ? Mélancolie morbide savamment cultivée, de la fugacité des choses, du temps qui fuit? Ou bien, tentatives éperdues de connaissance de soi, culte - buté et voué à la répétition - du mystère de sa propre identité? "Mais cette femme ne vient pas se connaître, elle vient se confirmer, se répéter, s'immobiliser pour toujours dans l'ignorance d'elle-même."
L'énigme, mise en image, d'une sphinge à jamais enlisée dans l'illusion de son propre reflet magnétise dans un double mouvement d'aimantation et de répulsion la composition éclatée en de multiples paragraphes. D'une écriture somptueuse et glacée - d'effroi, de sidération -, fulgurent de vifs éclats méditatifs, coupants, sur la beauté, le regard, l'art du portrait photographique, la contemplation morbide des ruines... Nourries de nombreuses références empruntant aux beaux-arts, à la littérature, au cinéma, les pensées tournoient indéfiniment, cernent, comme pour l'approcher au plus près, le visage de la féminité. "La femme, voilà tout!", s'exaspèrent les amants éplorés dont se joue languissamment la Castiglione...
La récurrence des images de pierre est sensible dans le livre. "Je suis pétrifiée devant ce miracle de beauté", confie la princesse de Metternich à propos de la comtesse; elle est, selon le mot d'Edouard Hervé, "un marbre antique égaré dans notre siècle profane"; dans sa jeunesse, elle souhaite plus que tout acquérir une tour face à la mer: " certains disent l'enclos du rêve posé sur la mer, d'autres: un espace de forcené, on y jette un sentiment contre la pierre et il vous revient en plein coeur, plus dur". A travers la figure de cette beauté marmoréenne, d'une concrétion froide, qui "cloue" les spectateurs, un champ fécond s'ouvre à la rêverie sur l'Eternel Féminin. Cette Gorgone cruelle et hautaine hante l'imaginaire par son ambivalence: elle est à la fois celle qui méduse et celle qui est médusée, si proche du personnage féminin qui hante l'oeuvre de Marguerite Duras: Anne-Marie Stretter, dans son rôle de "donneuse de mort" et qui pleure sur soi des larmes funèbres, entourée d'amants qui l'indiffèrent...
Si le livre hypnotique de Nathalie Léger semble doté d'un exceptionnel pouvoir de rémanence, c'est bien qu'il touche, au bord du gouffre, à la part maudite, monstrueuse et mortifère de la beauté des femmes. A ce lien complice, souterrain et inexorable, de la Féminité avec la Mort. Au plus près du mythe, d'un mythe miraculeusement redécouvert et actualisé dans l'histoire d'un dix-neuvième siècle décadent, et revécu jusque dans les tréfonds de son histoire personnelle. Brillant et fascinant.