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15 internautes sur 17 ont trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5
Qui s'identifie à qui ?, 21 octobre 2008
Tout lecteur s'identifie un tant soit peu, au narrateur/auteur d'un ouvrage.
Ici, la mise en abîme est complexe et changeante. Elle nous conduit à une substitution permanente d'identité, d'autant plus confortable qu'elle nous flatte, comme si nous étions nous-même la matière romanesque et littéraire de ce livre rare qui nous réconcilie avec la littérature d'aujourd'hui.
Voici donc un roman qui semble fait de rien et qui contient tout. Une histoire à la Poliandre, Epistémon et Eudoxe, à la recherche de la vérité. Dialogues fastueux qui traversent la littérature et le temps, passant par l'évocation d'auteurs que nous aimons (en dépit de l'oublieuse discrétion de notre époque clinquante) : Bloy, Senancour, Cingria, Kant, Nietzsche, Leopardi, Walser et notre pitoyable finaliste : Boèce.
Cet ouvrage est écrit dans un style qui restera dans les annales. D'une élégance stricte, soignée et impeccable, comme peut le faire cet orfèvre-joaillier qu'est Bruno de Cessole, qui surpasse, et de loin, des productions académiques récentes et laborieuses. Ils vont trembler et pâlir ceux dont le magistère est de décerner les prix. Leur supériorité institutionnelle, leur glorieuse condescendance devra se mettre en mode mineur, au moment de lui accorder en toute humilité (ou avec un respect rageur), le Grand Prix du Roman de l'Académie Française.
Ne manquez pas ce livre, absolument neuf dans sa manière. Texte digne d'un Guez de Balzac, ou d'un Bussy, mâtiné de Chardonne (parfois aussi de Lanson), revu et modernisé ayant chatoyance et velouté (comme la peau de la belle Ariane, au corps glorieux). Distinction, classe, habilité stylistique sont là, sans emphase, sans labeur, avec ce qu'il faut d'allusions et de pratiques du siècle, pour le rendre original, passionnant et actuel. Mais, au combien, différent des brouets malodorants voués à la saison des prix.
Restez attentifs, au fil de la lecture, vous trouverez des phrases sobres et cachées, qui en disent long sur notre décadence, sur les "nouveaux Huns" qui dévastent notre société, dont les victimes en redemandent, pour se concilier les bonnes grâces de ceux qui, tenant les micros et les caméras, peuvent se permettre de donner le "la" de la bien-pensance capitularde. Au nom de quoi ? L'heure de la fermeture approche, en effet. Elle donne raison à M. Stauff, le vrai héros du livre, réfractaire à "l'idolâtrie de l'acte et à la superstition du projet" et chantre mélancolique des maitres antiques.
Ceux qui aiment les promenades littéraires seront ravis de ces Wanderungen avec Robert Walser, alias Frederic Stauff, alias Philippe Monclar lui même, ou son compère Raphael Rossetti (!), au cours desquelles se bousculent de discrètes mais savantes références à l'histoire, à la philosophie et aux littératures grecques, romaines, hevétiques...
Une fois refermé le livre, chacun se sentira glacé, par sa chute (symbolique), mais surtout sera pétrifié par la décadence de notre monde occidental : nec spe, nec metu : sans espoir et sans crainte. Prêt à plonger dans l'abîme.
René Grandjean © 2008-10-21
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