Quand on s'attaque à L'HOMME DES HAUTES PLAINES (1973), on pense avoir affaire à un western post-spaghetti (pardon Rockin, mais ce terme n'est pas péjoratif pour moi, tu le sais), alors que nous sommes en face d'une oeuvre beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît.
L'acteur Clint Eastwood, grâce à trois rôles chez Leone, est devenu une star, confirmé par QUAND LES AIGLES ATTAQUENT et DIRTY HARRY, plébiscité au box-office. Les bénéfices de sa maison de production Malpaso sont au plus haut, et après une première réalisation réussie (UN FRISSON DANS LA NUIT) Eastwood revient au western avec JOE KIDD, réalisé par son ami Don Siegel. Echec artistique. Il décide de réaliser lui-même un autre western (rappelons qu'il n'en a tourné lui-même que quatre) scénarisé par Ernest Tydiman (SHAFT, FRENCH CONNECTION). Et là, les ennuis commencent pour l'acteur-réalisateur, déjà suspecté de fascisme. Ce film provoque un tollé, et sera l'origine de cette désastreuse réputation de républicain bas du front misogyne et adepte d'auto défense.
Le western, ce n'est pas rien. C'est les fondamentaux de la nation américain, et du cinéma américain, un genre pionnier (Tom Mix, héros du muet). On ne se coltine pas un western par hasard. A cette époque, le genre est abordé par Sam Peckinpah, Arthur Penn, Black Edwards, même Atlman ou Mankiewicz. Le western est un vecteur, en ces années de protestations diverses, pour exprimer les dérives d'une certaine Amérique.
L'histoire en deux mots : un cavalier débarque dans la petite ville de Lago, au bord du Pacifique, et descend trois brutes sans sommation. Les habitants de Lago, terrorisés par la prochaine libération de trois tueurs, persuadent ce cavalier de les protéger, en échange d'obtenir les pouvoirs absolus. (le parallèle avec LE TRAIN SIFFERA TROIS FOIS est intéressant...)
Si le début du film renvoie indéniablement à Sergio Leone, la suite s'inscrit dans un registre baroque et cauchemardesque. Qui est ce cavalier sans nom ? Je pense qu'il figure l'inconscient des habitants de Lago. Il est ce que les hommes de Lago rêveraient d'être, ou rêveraient de faire (la scène du viol). Il représente un fantasme. Et aussi un miroir tendu, déformant, sur une société bâtie sur la violence. Car ce sont bien les habitants de Lago qui génèrent ce chaos, par leur lâcheté. Le cavalier ne prend que ce qu'on lui offre. Il stigmatise les travers de tous, du shérif et du maire, humiliés, remplacés dans leurs fonctions par un nain, du pasteur, prié à contre coeur d'héberger des habitants dans la maison de Dieu, des commerçants racistes contraints de servir un vieil indien, et même l'orgueil d'époux dont les femmes se pâment pour ce viril étranger.
Eastwood ne fait que nous montrer où aboutit une société sans justice, sans démocratie. Elle aboutit au chaos, à l'anarchie, au meurtre, à la bestialité. Cela se traduit par des images nocturnes, inquiétantes. Paysages désertiques, lunaires, un océan plat (si rare dans le western), et cette musique étrange, ces choeurs de femmes, ces plaintes, ces pleurs comme venus des limbes. Eastwood manie aussi bien les longs travellings élégamment composés, les cadrages baroques et ombrés du Film Noir, que l'utilisation de la caméra à l'épaule, qui traduit les tensions, la peur, le dérèglement. Eastwood misogyne ? En prenant les pleins pouvoirs à Lago, le cavalier génère vengeance, rancoeur. Spirale infernale remise en cause par un seul personnage, une femme, propriétaire de l'hôtel, la seule qu'il saluera d'un sourire en repartant. Lago est devenu l'enfer sur Terre, comme le cavalier l'écrit à l'entrée de la ville ("Hell"), qu'il fait repeindre en rouge (quelle vision infernale !) qu'il met à feu et à sang, dans des images de fin du monde, de flammes sataniques et d'exécutions sommaires. Précisons que le personnage joué par Eastwood ne cherche pas à imposer sa loi sur Lago, ni de créer sa République de Salo, sa petite dictature, ce qui aurait donné un tout autre sens au film. Il prévient que sa tâche achevée, il quittera la ville.
Le public a évidemment assimilé ce personnage au réalisateur. Raccourci simpliste. Il est plus aisé de penser qu'un metteur en scène parle de lui-même, quand, en réalité, il parle de nous. Eastwood mettra des années à se défaire de cette image (pas tout à fait dissoute dans l'esprit de certains). Invité à Cannes en 1985 pour présenter PALE RIDER, on lui fera comprendre qu'un acteur-flingueur de western n'a rien à faire parmi les artistes... Dans son film suivant, BREEZY, il traite du regard qu'on porte aux autres, d'amour inter-générationnel, de tolérance, et dans son autre western, JOSEY WALES, il imaginera une communauté pluriethnique, composée d'exclus. Pas franchement fascistes comme concepts...
L'HOMME DES HAUTES PLAINES est un film violent, dur, qui se conclut sur la disparition énigmatique du cavalier, qui laisse derrière lui chaos et misère, et des hommes désorientés, sans conviction, ni conscience. Sans avoir la profondeur humaine et tragique d'IMPITOYABLE, ce premier western d'Eastwood, visuellement très impressionnant, est une totale réussite.