Ecrit au cours du printemps 1937, à Porquerolles, dans une urgence fiévreuse, ce roman d'un rare pessimisme est sans l'ombre d'un doute un sommet dans l'oeuvre de Simenon. Je dirai même qu'il en incarne la quintessence. Comme souvent chez le grand Georges, c'est l'histoire d'un homme "rangé" dont un événement imprévu vient brusquement faire dérailler l'existence banale et qui découvre à cette occasion sa véritable nature.
L'homme en question s'appelle ici Kees Popinga. Hollandais, 39 ans, fondé de pouvoir d'une grosse affaire maritime de la Frise néerlandaise, il mène à Groningue une vie des plus bourgeoises entre sa femme et ses enfants. Est-il heureux? Du moins en donne-t-il l'impression... Jour après jour, il joue la comédie de l'honorabilité, accomplissant les mêmes gestes, répétant les mêmes mots, ruminant les mêmes pensées, s'interdisant tout écart de conduite et même de langage...
Parfois, pourtant, à la vue d'un train qui passe, un frisson le parcourt, un furtif désir d'ailleurs, d'aventure, le saisit... Partir... Tout plaquer... Refuser l'hypocrisie de cette "bonne société" qui l'entoure... Il en rêve secrètement, honteusement... Mais le quotidien, les convenances reprennent vite le dessus... et Kees Popinga continue de jouer le rôle qu'on attend de lui, celui d'un brave petit citoyen lambda sans histoires...
Seulement voilà, il suffit d'un déclic pour déclencher l'irréversible... Un soir de saoulerie, Popinga apprend de la bouche même de son patron que son entreprise va être mise en banqueroute frauduleuse... Plutôt que d'affonter la ruine et le chômage, il s'enfuie alors, abandonne femme et enfants, saute dans un train comme on saute dans l'inconnu et gagne Amsterdam, première étape d'une errance où tout devient soudain possible...
On a parfois dit que Simenon était à sa manière un "existentialiste"... Dans ce roman-ci, c'est l'évidence même... Il y a du Meursault en Popinga, dans sa manière d'appréhender le monde et la vie, d'en percevoir toute l'absurdité... Comme l'anti-héros de Camus, celui de Simenon se découvre un beau jour "étranger" à la société qui l'entoure, à ses us et coutumes, à sa morale, et s'en affranchit radicalement... Page à page, on l'accompagne ici dans sa descente aux enfers qui est avant tout un voyage au coeur de lui-même...
Inutile de dire que tout ça est écrit dans un style merveilleusement vivant et qu'une fois lancé dans cette lecture, en décrocher relève de l'exploit... Tant de livres écrits aujourd'hui me paraissent déjà vieux alors que l'encre en est à peine sèche! Celui-ci, qui a trois quarts de siècle, est d'une jeunesse de style étourdissante... Et au terme de cette longue cavale, quelle superbe chute que le dernier chapitre! La phrase qui clôt le roman est de celles qu'on n'oublie pas...
Un chef-d'oeuvre? Incontestablement!