Si vous commencez "l'homme sans qualités" pour l'histoire, laissez tomber, ce livre n'est pas pour vous. Dans la lignée de
La Montagne magique de Thomas Mann, Musil pousse encore l'expérience plus avant en utilisant la trame narrative romanesque comme un prétexte pour atteindre son véritable objectif, qui n'est presque plus un roman dans l'acception classique du terme. Il s'agit ici d'une réflexion poussée, nourrie, complexe et pluriaxiale sur l'homme d'une part, la société, d'autre part et finalement l'homme dans la société. Une somme folle et féconde d'interrogations est soulevée au fil des situations. Dit autrement, c'est presque la définition de base de l'essai: Ulrich, alias Robert Musil, chemine dans sa réflexion et nous avec. Si cela peut vous intéresser, (mais je le répète, ce n'est qu'un prétexte car l'auteur aurait pu choisir bien d'autres ancrages vu sa capacité à intellectualiser les lieux et les comportements de ses personnages dans une réflexion beaucoup plus vaste sur l'homme et sur l'époque), l'histoire se passe à Vienne en Autriche-Hongrie à la veille de la première guerre mondiale. Les grosses légumes de cet étonnant empire-royaume réfléchissent à l'organisation d'un jubilé pour commémorer les 70 ans de règne de leur souverain. Sachant qu'ils veulent dans le même temps damer le pion des Allemands, qui en ont prévu un pour leur propre kaiser de leur côté.
L'un des immenses intérêts de cette œuvre très réfléchie, parfois un peu indigeste à lire tellement elle est dense, l'un des immenses intérêts de cette œuvre, disais-je, en tant que roman est surtout d'avoir choisi un parfait point d'ancrage pour analyser une société en mutation. Les dignitaires du régime de l'époque sont encore un pied dans l'ancien régime mais la révolution industrielle est passée par là et à conduit à l'avènement des financiers qui constituent la nouvelle aristocratie. Tous les repères s'en trouvent bouleversés et cette société moderne, mouvante, changeante vis-à-vis de laquelle nous avons même aujourd'hui assez peu de recul par rapport à la grosse dizaine de siècles de morale chrétienne et de société qui évoluait très lentement jusqu'au XVIIIè siècle nous laisse parfois déboussolés. Arnheim représente la nouvelle aristocratie capitaliste, Hans annonce les révolutionnaires de tous poils pourquoi pas même, la "révolution" nationale-socialiste et Ulrich ne sait quoi penser de tout cela. Le personnage de Moosbruger rappelle beaucoup le Lennie de
Des souris et des hommes.
Un livre riche donc, qui gagne à être lu lentement en faisant de fréquentes pauses afin de laisser décanter toute la substance que l'auteur nous livre et de la laisser travailler minutieusement en nous pour faire son œuvre.