Les 555 sonates de Domenico Scarlatti constituent, au sein de la musique préclassique pour clavecin, un imposant bloc d’étrangeté, une sorte d’OVNI qui ne ressemble à rien de ce qui se faisait à l’époque, et dont l’auteur annonce davantage Chopin ou Liszt qu’il ne fait penser à ses contemporains.
Singulière est d’abord la structure quadruplement binaire des sonates, qui sont très souvent associées par couples, et systématiquement composées de deux parties, elles-mêmes divisées chacune en deux par une « crux », et chacune munie d’une reprise.
Ensuite, leur procédé de fabrication n’est pas moins original : Scarlatti agrège les unes aux autres de petites cellules, le plus souvent rythmiques, qu’il fait proliférer par répétition, imitation, variation, ornementation, et modulation, jusqu’à obtenir de luxuriantes et volubiles constructions, dans une pluie de notes où la virtuosité passe par les croisements de mains et les « acciatures » (accords de plus de dix notes annonçant nos modernes « clusters »).
Quant au fonds où Scarlatti puise son inspiration, il mêle le patrimoine de son Italie natale à celui de son Espagne d’adoption : la toccata et la tarentelle y côtoient la séguedille et le fandango. Cela donne un ensemble d’une grande homogénéité, d’une énergie souvent frénétique, assez rarement mélancolique, et profondément hédoniste. Le revers de la médaille, c’est l’excès de la répétition, une insistance qui peut paraître laborieuse, la fatigue de l’oreille par le ressassement jusqu’à l’obsession des mêmes « signatures » rythmiques, et une certaine absence de lyrisme.
S’agissant de cette intégrale, il faut d’abord admirer l’entreprise : les critiques professionnels adorent dire du mal des intégrales, au prétexte qu’elles sont inégales (il est vrai que les sonates 148 à 205 sont peu consistantes), et souvent qu’elles ont été faites trop vite ; et certes Scott Ross a foncé : 15 mois seulement, de juin 1984 à septembre 1985, pour l’enregistrer (mais quand même 98 séances et 8000 prises !). A notre avis il a eu raison, car cela a maintenu son appétit et assuré le maximum d’homogénéité à l’interprétation, dont il suffit de dire qu’elle se situe aux antipodes de l’esbroufe et du brillant gratuit, comme du romantisme de certaines versions au piano : tempi modérés, articulation toujours souple, legato parfaitement contrôlé, rigueur métronomique...
Des quatre principaux clavecins utilisés par Ross, le Willard Martin du château d’Assas, le Jean-Louis Vial italien, et l’Anthony Sidow assurent une excellente restitution de la plupart des sonates. En revanche, le William Dowd-von Nagel des sonates 268 à 371 a des aigus fâcheusement acides et aigrelets qui gâchent certaines belles sonates comme les 296 à 299.
Enfin, on s’étonne que certains critiquent la prise de son : elle ménage juste ce qu’il faut de réverbération exigée par le timbre de ce difficile instrument sans brouiller le son. Seul reproche : les derniers disques sont enregistrés à un volume nettement plus élevé que les autres.
En conclusion, on conseillera bien sûr de ne pas écouter toutes les sonates à la suite (gare à l’indigestion !), et, une fois qu’on aura repéré ses préférées, de compiler sa propre anthologie, car les plus belles ne sont pas toujours les plus connues ni les plus spectaculaires, et ne figurent pas du tout forcément dans les diverses éditions partielles : ainsi pour notre part, les trois quarts de nos 30 préférées sont dans les 150 premières (dans l'ordre du catalogue, qui n'est pas chronologique).