L'hypervisibilité est une des caractéristiques du monde hypermoderne dans lequel nous sommes entrés au début du XXI siècle. Le siècle qui a commencé sur le choc du 11 septembre 2001 se construit sur la peur et en réponse sur le fantasme de tout voir, tout savoir et tout prévoir.
"Tyrannie de la transparence et dictature du chiffre, les deux modes du pouvoir hypermoderne."
Dans cet ouvrage dense, richement argumenté, l'auteur décrypte la société contemporaine à travers sa production artistique (sculpture, peinture, littérature, cinéma) et les séries télé. Ces études fines et souvent brillantes sont l'occasion de nous alerter sur la toute puissance de la science et de la technologie et le scientisme qui tend à réduire l'humain à une machine ou à un cadavre. Gérard Wajcman nous met en garde contre le regard omniprésent, omnipotent et omniscient qui envahit l'espace public et l'espace privé et grignote peu à peu la liberté des individus.
Sous prétexte de sécurité, de protection et d'anticipation - nouvelles obsessions du monde moderne - nous sommes de plus en plus contrôlés et contraints. Dans un monde où règne la tyrannie de la transparence, chacun d'entre nous finit par être traité en ennemi. Pour illustrer ce phénomène, le long développement sur la vidéosurveillance et les caméras qui fleurissent un peu partout est passionnant et très éclairant. 500 000 caméras à Londres, 30 800 à Paris, nous sommes entrés dans l'ère du soupçon généralisé. On assiste à un changement radical, puisqu'aujourd'hui "on surveille les innocents [...] La caméra vidéo braquée sur la rue engendre le sujet présumé coupable. [...] la société a entrepris de se défendre contre elle-même". Ce qui revient à créer une "société de surveillance [qui] ordonne l'espace, conforme les corps, dirige les sujets. La surveillance exerce le contrôle."
L'étude de Gérard Wajcman est quelque peu effrayante sur le monde qui se prépare. Il démontre notamment que tandis que quelques discours se font entendre ici et là pour dénoncer les atteintes et privations de liberté les plus évidentes, la technologie mise au service de "l'½il absolu", ronge imperceptiblement le peu des libertés qu'il nous reste. "Le désir de transparence qui arraisonne aujourd'hui le monde se réalise en volonté d'extorquer l'intime, d'arracher sa vérité au sujet [...] c'est non seulement une violence, mais une illusion."
En fait, le plus inquiétant sans doute, c'est que l'on constate à la lecture du livre de Gérard Wajcman que dans un monde qui voue un culte à la transparence et au regard de tous sur tout, nous sommes en réalité terriblement aveugles ! Un livre salutaire car il ouvre les yeux.