Michael Tilson Thomas n'a guère les faveurs de la citique française. Son style virtuose devrait pourtant parler aux compatriotes de Ravel et Boulez, mais son esthétique moderne délivrée du pathos romantique ne passe pas dans un pays qui ne conçoit toujours au 21° siècle d'autre porte d'entrée dans un morceau de musique que le sentiment. Parions aussi que son homosexualité assumée paraît un peu suspecte chez nous, où, exception faite de deux barytons "out", la presse et les artistes se regardent en chiens de faïence entre guerre foride et dénégation (en 2005, le magazine Diapason s'inquiète que la composition de Philip Langridge dans Mort à Venise puisse laisser penser que cette oeuvre ait à voir avec l'homosexualité)... MTT est pourtant un des grands chefs de notre temps, et un des rares à avoir vraiment transformé un orchestre - le Symphonique de San Francisco - comme avaient su le faire un Szell ou un Reiner en leur temps, à tel point que cette phalange est peut-être aujourd'hui la plus représentative de la virtuosité orchestrale à l'américaine. Ce triple CD Stravinski en offre une preuve éclatante, dans un répertoire particulièrement propre à faire briller un orchestre américain. On gagne en fait sur les deux tableaux : la rareté, avec Perséphone, qui n'encombre guère les bacs des magasins, et le renouveau dans un répertoire surfréquenté : L'Oiseau de feu (encore que les versions du ballet intégral ne soient pas si nombreuses qu'on pourrait le penser) et Le Sacre du printemps. La précision de tout l'orchestre dans une page aussi complexe que Le Sacre est tout simplement époustouflante, surtout mise en valeur comme elle l'est par une prise de son qui permet de tout entendre avec une clarté remarquable et jouissive. Les cuivres sont notamment glorieux, comme il sied à un orchestre yankee, mais les bois ne sont pas en reste, non plus d'ailleurs que les cordes. Enfin, c'est bien simple, personne ne rate rien et cette perfection ne donne lieu à aucune placidité interprétative : tout l'orchestre réagit au quart de tour aux stimulations du chef qui impose une lecture énergique, acérée, tranchante et bondissante, où la danse n'est jamais oubliée, grâce à un travail sur les rythmes d'un raffinement exceptionnel. MTT a su également donner une dimension sonore à son travail avec SFSO : les timbres sont autant brillants que voluptueux et développent un potentiel de subtilité qui donne quelques moments magiques. Superbe !