Critique
Nul doute, L'Orient Est Rouge replonge directement dans les tribulations picaresques des héros de Emir Kusturica dans Le Temps des Gitans et Chat Noir, Chat Blanc. Ces deux films ont largement contribué à faire découvrir les fanfares tziganes d'Europe de l'Est aux oreilles occidentales.
C'est que la musique pour ces populations de tziganes - qui ne sont ni gitans, ni roms - est à la fois un gagne pain et un moyen d'expression pour une culture qui ne cultive pas vraiment l'écrit. Les joies, les peines du quotidien, comme les grands évènements que sont mariages et enterrements, sont célébrés en musique. Kocani Orkestar a d'abord cette fonction avant d'être devenu un "groupe" qui effectue des tournées à la mode gadji.
L'Orient Est Rouge enregistré à télévision macédonienne à Skopje est largement empreint de cette réalité. Voilà un album qui ne calcule pas, ne conceptualise pas, mais se contente de transmettre en direct l'authenticité d'une culture, de la culture de marginaux dans leur propre pays, de déshérites souvent exploités par leurs propres chefs de tribus, improbables roitelets qui trônent sur des royaumes d'objets de récupération.
La musique ici est la vie qui bouillonne, l'amour qui éclot, la mort qui délivre des vicissitudes terrestres. La clarinette nargue, les trompettes claironnent, les tubas grondent, l'accordéon joue son rôle de piano portatif, les percussions poussent tous ce beau monde à défiler dans les rues boueuses de Kocani. L'Orient Est Rouge ne s'écoute pas, il se vit, il possède un pouvoir évocateur fort, marque des enregistrements où la sincérité n'est pas bridée par des impératifs commerciaux.
Resservez-vous une bonne rasade de slivovica ou une pivo bien fraîche et entrez dans la danse de cet Orient qui frappe aux marches de l'Union Européenne comme jadis les barbares à celles de l'Empire Romain.
François Alvarez - Copyright 2012 Music Story