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Ici, la figure nostalgique prend le visage de Cipriano Algor, âgé de 64 ans, créateur d'une vaisselle rustique en faïence, de petites figurines : clowns, bouffons, esquimaux, mandarins, infirmières, assyriens barbus… Un artisan, qui a donné sa vie à la terre cuite, demeure à l'écart, au milieu des champs, avec sa fille et son gendre. Point d'attache : le four de la poterie, ventre maternel d'où naît le fruit d'un travail manuel poursuivi depuis trois générations. C'est là une région "laide, sale", ne méritant pas un deuxième regard, partagée entre une ceinture agricole recouverte de baraquements et une autre industrielle, constituée de stations électriques, de réseaux de canalisation, de raffineries de pétrole et de laboratoires chimiques… La ville ronge les derniers lopins de terre. Les fraises ont perdu leur couleur, "aussi blanches dehors qu'au dedans", avec un goût "de tout de qui n'en a aucun". Bientôt, les villages alentour seront abandonnés aux grues. Dans cet univers postmoderne, le Centre, gigantesque espace commercial et ludique, fait figure de monstre qui phagocyte, broie, avale. C'est lui qui passe commande au vieux Cipriano Algor, qui choisira entre le plastique et la terre cuite. Quand il décide de rejeter cette vaisselle désuète, de cesser ses commandes, c'est toute une vie qui bascule, s'écroule…
Un monde policé, sous surveillance, gouverné par les règles du marché, une course folle vers l'inutile, des profits, des artifices… Voilà ce que pointe un Saramago inquiet, au-delà d'un récit opposant simplement les bons aux méchants. La Caverne pourrait être le four de la poterie, elle ressemble aussi à celle de Platon, où l'effet d'ombre et de miroir trompait les hommes qui y étaient enfermés. Tout ce qu'il y a de magique et de triste. Tout Saramago… --Céline Darner
Extrait
Cipriano Algor remisa la fourgonnette avec un soin exagéré dans le hangar à bois, entre deux tas de bois sec, puis il pensa quil pourrait encore passer par le four et gagner quelques minutes, mais il lui manquait une raison, une justification, ce nétait pas comme les autres fois quand il revenait de la ville alors que le four fonctionnait, ces jours-là il allait jeter un coup dil à lintérieur de la moufle et il calculait la température à partir de la couleur des terres incandescentes, le rouge foncé était-il déjà devenu rouge cerise, ou le rouge cerise était-il passé à lorange. Il demeura immobile, comme si le courage dont il avait besoin sétait attardé en chemin, mais la voix de sa fille lobligeaà se secouer, Pourquoi nentrez-vous pas, le déjeuner est prêt. Intriguée par ce retard, Marta apparut dans lentrebâillement de la porte, Venez, venez, la nourriture refroidit.
Cipriano Algor entra, embrassa sa fille et senferma dans la salle de bains, commodité domestique installée quand il était encore un adolescent et qui avait besoin depuis longtemps dêtre agrandie et rénovée. Il se regarda dans la glace et ne découvrit pas de nouvelle ride sur son visage, Jen ai sûrement une à lintérieur, pensa-t-il, puis il urina, se lava les mains et sortit. »


