Mon commentaire est long, mais si vous le suivez jusqu'au bout vous ne devriez pas être déçu et pourrez vraiment savoir si vous souhaitez voir/acheter ce film on non.
Après avoir balancé une vraie bombe cinématographique avec Festen en 1998, Thomas Vinterberg revient dans les salles avec un autre sujet très dérangeant, la pédophilie à l’école primaire. Pour pouvoir parler correctement de ce film, je serai obligé d’en dévoiler une partie de l’intrigue – soyez prévenus.
Lucas, divorcé, vit seul et se bagarre avec son ex-femme pour la garde de son fils adolescent. Il a trouvé un petit boulot d’assistant dans une maternelle (grande section), où il surveille les enfants et joue avec eux. Un jour, la directrice de la maternelle reçoit la confidence de la petite Klara, fille du meilleur ami de Lucas, selon laquelle ce dernier aurait eu une « conduite inappropriée ». Très choquée, la directrice met à pied Lucas, convoque les parents pour leur demander si d’autres enfants manifesteraient « les syndromes classiques » d’abus sexuel, et met très vite la police au courant. Tout s’enchaîne alors très vite : Lucas est mis au ban de la ville, regardé avec haine par tous, même sa nouvelle compagne n’est plus sûre à 100% de son innocence. Il sera pourtant mis hors de cause au bout de quelques semaines, mais s’il est innocenté par la justice, le reste de la ville continue à le traiter en dangereux coupable en liberté.
Ce film a plusieurs grandes forces. La première est pour Vinterberg d’être parvenu à traiter un sujet aussi sordide avec beaucoup de délicatesse mais sans minimiser quoi que ce soit. Même la scène d’interrogatoire de la petite fille n’est pas glauque. Ce tour de force est réalisé par un choix de caméra sur des plans moyens et proches, évitant les très gros plans très émotionnels comme les cadres larges trop distanciés. Deuxièmement, le réalisateur, aidé en cela par un scenario parfaitement équilibré et des acteurs hors pair (Mads Mikkelsen en premier lieu ; ceux qui n’ont vu que son rôle du Chiffre dans Casino Royale seront étonnés ; mais ceux qui connaissent la trilogie Pusher retrouveront le même niveau de jeu), parvient à identifier le spectateur avec tous les personnages du film, Lucas, la directrice, les parents, etc. Touts les réactions sont (malheureusement) hyper-réalistes, et il est difficile de ne pas se demander comment nous aurions nous-mêmes réagi dans la peau de l’un ou de l’autre. C’est fait tellement naturellement qu’on ne réalise pas tout de suite le tour de force que cela représente dans un film (contrairement aux manichéismes fréquents du cinéma, l’américain : les gentils contre les méchants, ou le français : les sympas contre les gros cons). Troisièmement, et c’est là le plus intéressant, le scenario parvient à dépasser son seul sujet de départ (la présomption de culpabilité) et l’approfondir dans plusieurs autres directions fort bien examinées : d’une part notre rapport à l’enfance, d’autre part la dignité, mais aussi et surtout le pardon. Et pas n’importe quel pardon.
Sur le rapport à l’enfance, les personnages féminins de la directrice et de la mère de Klara sont très clairs : « les enfants ne mentent pas ». Et quand l’enfant essaie de rectifier son témoignage, de rétablir la vérité, alors la psychologie la plus simpliste intervient : « c’est ton cerveau qui te fait croire que ça n’est pas arrivé ». Le rôle maternel et protecteur de ces femmes tourne à plein régime, et personne ne peut le leur reprocher. Le problème, c’est qu’il idéalise l’enfance, comme notre société a bien trop tendance à le faire. Loin de l’extrême freudien (l’enfant pervers polymorphe) nous sommes proches d’un extrême rousseauiste (l’enfant à l’état de nature, pur et encore exempt des défauts de la société), qui abolit notre discernement. Les comportements catastrophiques vont être le fait des hommes, quand ils se seront soumis bien trop rapidement à l’émotion et au réflexe maternel.
De plus, Lucas paraît à l’ouest pendant une bonne partie du film, de la première accusation jusqu’à la scène du supermarché. Assommé par la fausse révélation, déjà tourmenté par son combat pour son fils, il ne sait comment réagir et se laisse faire comme une victime consentante, ce qui renforce malgré lui son image de coupable. Puis, une fois traîné dans la boue, il réalisera qu’il ne lui reste ni grand-monde (son frère et son fils), ni grand-chose. Seule demeure encore sa dignité, à laquelle il va se raccrocher et qu’il va décider de défendre et d’afficher. C’est cette dignité qui va permettre d’ouvrir la voie du pardon ; il s’agit là du pardon demandé par les autres pour leur conduite. Etant donné la place que prend la messe de la veillée de Noël dans ce film, le rôle pivot que ce moment va jouer chez certains personnages, cela ne peut pas être un choix innocent du scénariste et du réalisateur. A ce moment du film, la justice des hommes a déjà innocenté Lucas. Et pourtant, jamais les déferlements de violence ne sont aussi forts qu’à ce moment, « les gens » l’ayant déjà jugé coupable. La justice des hommes est bien imparfaite ; elle peut se tromper, mais elle peut aussi voir juste contre l’émotion des « gens » mais ces derniers préféreront leur émotion à la vérité. C’est à ce moment-là du film que la beauté du pardon chrétien peut se manifester dans toute sa grandeur, et montrer qu’il dépasse largement la seule et insuffisante justice des hommes. Cette force réside dans le fait que ce pardon n’est pas une excuse : il n’y aura pas de révélation fracassante prouvant de manière éclatante l’innocence de Lucas aux yeux de tous. Non, ce pardon est réellement demandé et accordé par la seule démarche des protagonistes. Et cela se fait dans l’obscurité, dans la discrétion et le silence, sans lumière éblouissante, sans musique émotionnelle, sans larmes mélodramatiques. La simple succession des plans (les personnages filmés en champ-contrechamp, puis ensuite rassemblés dans le même plan) suffit à le montrer au spectateur, bien mieux que tout dialogue. Mais là encore, loin de tout simplisme, la conclusion du film (sans être dramatique, elle nous laisse quand même le souffle coupé) montrera de façon terrifiante que ce pardon est loin d’être facile, et loin d’être la démarche de tous. La silhouette, indiscernable dans le contrejour du soleil couchant d’automne jaune et violent, a quelque chose de démoniaque et d’infernal dans son attitude menaçante.
C’est un film dur, politiquement très incorrect (ne serait-ce que par son côté chrétien), et d’autant moins facile qu’il refuse tout manichéisme, toute facilité, et implique le spectateur en permanence.
C’est aussi pour cela que c’est un grand film.