Eminem. The Streets (Mike Skinner). Ça, c’est fait. Pour la filiation « rappeur blanc habile à décrire le quotidien des périphéries en termes imagés ». On avait déjà évoqué l’affaire pour OrelSan, version province profonde et scandale baudruche. Sur ce chapitre, les âmes chatouilleuses devraient à nouveau se sentir défaillir devant la crue réalité et les métaphores vigoureuses de Gueko, mais bien sûr, tout cela va beaucoup plus loin que ces billevesées.
Le rappeur de St-Ouen l’Aumône a donc une fascination pour le monde forain, manouche et autres gens du voyage et de traditions. Cela donne un univers coloré de caravane, blazes fleuris, chevalières et bijoux en poil d’éléphant, et ragoût de niglo (hérisson). Son autre fondement culturel, c’est la télévision, qui est pour cette génération le précepteur majeur. Tout y passe, du crypté du samedi soir aux redifs du Père Noël ou de Funès, en passant par
Fort Boyard et tout ce qu’on mange dans la lucarne depuis tant d’années. À propos de lucarne, le nouveau contempteur du rap cathodique, l’homme qui a déclaré le rap être « une sous-culture d’analphabètes » trouvera là de quoi manger son chapeau. Rabelais s’agenouillerait devant la vigueur lexicale et la verve de Seth Gueko, Léo Ferré lui ouvrirait une bouteille chaleureuse, Pierre Perret lui cuisinerait un confit, et Audiart en lèverait sa casquette tant le jeune rappeur, qu’on avait déjà repéré avec ses street CD's, fait montre d’un sens aigu du storytelling et de la punch line qui défouraille.
Les productions sont appropriées, efficaces, mais elles ont le bon goût de rester « derrière », car là, c’est bien de rap « qui parle » qu’il s’agit. L’homme a un flow qui correspond àla virilité de ses rimes, un débit râpeux, une voix grasseyante, une énergie qui emmène tout comme des moraines.
«La Bande à Pierrot» ou
«Tonino la Mafia»sont des scénarios pour Verneuil,
« Un couple impair » une tranche saignante de haine paternelle («J’voulais un père une mère, couple en CDI, j’ai eu un père intérimaire»),
« Al Poelvordino »une intro egotrip qui met les pendules à l’heure,
« Bistouflex » une ode à l’onanisme sévèrement explicite et vécue,
« LeSon des capuches » un cauchemar pour ceux qui veulent justement les interdire…
Thèmes et inspirations sont variés, on ne s’ennuie pas une seconde, et du début à la fin, on est secoué par la vivacité de cette langue«vivante», qui inclut toutes celles qui se parlent dans les quartiers (Lingala, verlan, manouche etc.), et qui avec une poésie du bitume sans pareille nous prend en otage pour nous raconter des histoires. Le rap français avait encore des trésors à nous donner, on n’y croyait plus !
Jean-Eric Perrin - Copyright 2012 Music Story