Dominique Fernandez est un maître du roman. Pas plus que "Dans la main de l'ange", il n'avait souhaité de lien absolu entre P.P.P. et Pasolini, il ne revendique ici de vérité historique concernant Merisi, "Le Caravage".
Pourtant, quel voyage, quelle épopée dans la Rome de la Contre-Réforme où naît un nouveau genre artistique, l'opéra!
Le contexte historique est un vrai bouillon de culture artistique, théologique et humaine. Le fil conducteur est la théorie de l'Académicien Fernandez qui voit en l'homophobie le moteur d'une créativité artistique ou intellectuelle pouvant parfois aboutir à un anéantissement souhaité et perçu comme un sommet de jouissance.
Au lieu d'un morne débat sur le sexe des anges, l'interprétation des toiles de Caravaggio va donner lieu à d'éblouissants morceaux de bravoure : les prostituées servant de modèles à la Vierge Marie, l'ombre du pénis de l'Amour triomphant, les ongles des orteils de saint Matthieu et tant d'autres "détails" vont être passés au crible de théologiens et de monsignori plus pervers, intéressés et hypocrites les uns que les autres.
Deux personnages que l'Eglise catholique a érigé aux rangs de saints ressortent périodiquement des débats et réflexions : Thérèse d'Avila et son orgasmique dard et Paul de Tarse, qui apparaît ici comme à l'origine des castrats (p. 244 "Que les femmes restent silencieuses à l'église") et pourfendeur du "vice innommable" (p.432) des sodomites. Pour peindre "La vocation de saint Paul", le Caravage émet une curieuse hypothèse et représente Paul de Tarse "capitulant sous le plaisir" qu'il va ensuite condamner. Le peintre lui donne le visage de celui qui est pénétré et jouit d'être l'élu d'un Dieu qui va le charger d'une nouvelle mission. Ce thème de Paul "sodomite teigneux" a été depuis repris sous la forme d'un brillant thriller par Olivier Delorme dans " La quatrième révélation" (H&O, 2005).
Ce roman est baroque comme l'époque qu'il décrit, foisonnant et passionné comme les débats entre protestants et catholiques aux lendemains du concile de Trente (1563) et de la conversion d'Henri IV (1594).
Et l'amour occupe toujours une place centrale avec une sensualité qui donne à ce roman (plus ou moins historique : quelle importance ?) une force supplémentaire.