"La Cuisine au beurre", Gilles Grangier, 1963, NB, bonne copie.
Oui, un de ces films anti-cafard qu'on se repasse au moins une fois l'an, dont on connaît les situations et les dialogues par coeur, et dont on ne se lassera jamais, parce qu'il contient tous les ingrédients indispensables à une bonne comédie : un scénario original qui tient la route, des situations d'une cocasserie irrésistible mais pas absurdes, des personnages bien taillés, ici carrément sur mesure pour Bourvil et Fernandel, et de bons dialogues, très efficaces, ce dont Jean Manse, le copain d'enfance et le beau-frère de Fernandel était capable quoiqu'en aient dit certains. Bien sûr, ce n'est pas Audiard, mais les dialogues d'Audiard sont hors-norme, irrésistibles mais, somme toute, artificiels, personne ne parle comme ça, tandis que ceux de Manse sonnent vrai, c'est le langage de monsieur-tout-le-monde, et c'est le jeu des comédiens qui en révèle le comique : quand Bourvil donne un coup de klaxon pendant que Fernandel fait la sieste, et que celui-ci, réveillé en sursaut, crie : "Sauvage ! On voit que c'est pas lui qui dort !" tout le comique est dans la manière de le dire.
La plus belle trouvaille du film, ce sont les adieux "pathétiques" de Fernand à sa maîtresse Gerda (Anne-Marie Carrière). Baragouinés dans un allemand de cuisine à l'accent marseillais, ils forment une scène anthologique. Tous les comédiens sont hors-pair, pas seulement Fernandel et Bourvil, dont l'opposition Nord-Sud est encore mieux rendue, du fait de leur cuisine réciproque et de la bigamie de leur épouse, qu'entre Fernandel et Gabin dans "l'Age Ingrat", mais aussi ceux qui les entourent : Andrex, le bistrot canaille, Galabru, le facteur énervé, Henri Vilbert, l'avocat pontifiant, et la belle-mère revêche, et le neveu, gamin maître-chanteur, sans compter Claire Maurier, la séduisante épouse bigame et rapace. Une symphonie de comédiens !
Pourtant l'humour bon-enfant ne dissimule pas l'ironie, plus misogyne d'ailleurs que misanthrope de l'entreprise, car si les hommes sont lâches, infatués, menteurs et fainéants, les femmes, elles, sont froides, âpres aux gains et impérieuses. On voit de quel côté penche le coeur des auteurs.
La fin du film est, certes, en eau-de-boudin (cuisine oblige !) mais qu'importe ! Il s'agit d'alléger l'atmosphère qui s'est singulièrement alourdie avec l'arrivée de Gerda transformant le ménage à trois en ménage à quatre : nos deux cuistots-cigales sont bel et bien pris au piège de leurs femelles-fourmis :
" Enzemble dravailler... Arbeit, Fernand, arbeit !
- Arbeit, Gerda, arbeit..."