Meek's Cutoff / La dernière piste est la troisième collaboration de la cinéaste Kelly Reichardt avec l'écrivain Jon Raymond.
Old Joy et
Wendy & Lucy, tous deux développés à partir de nouvelles de Raymond (
Livability: Stories /
Wendy & Lucy) montraient que l'aptitude qu'a Raymond de capter l'absence de direction des 'vies minuscules' dans les Etats-Unis contemporains trouvait à s'épanouir sous la caméra de Reichardt. Non exempts des affèteries du cinéma 'indé' américain mettant sa pauvreté et sa radicalité en bandoulière, ces films avaient assez de qualités pour que l'on ne soit pas irrité par elles (en particulier Wendy & Lucy, porté par la très captivante interprétation de Michelle Williams).
Changement de lieu et de temps, mais aussi d'échelle, avec ce Meek's Cutoff (littéralement, Le Raccourci de Meek : voir description ci-dessus pour comprendre le lien avec le récit). Faut-il pour autant croire que Kelly Reichardt a réalisé là un western à l'ancienne? Pas vraiment. Bien sûr, on retrouvera dans ce film quelques traits définitoires de certains westerns, et en particulier des films de pionniers. Mais Meek' Cutoff, avare de paroles et de rebondissements, cherche trop à être ascétique et à aller à l'encontre des stéréotypes pour être considéré comme traditionnel. Disons que s'il s'agit bien d'un film de l'ouest, au sens où l'on voit des pionniers chercher à se rendre vers leur terre promise pour s'y installer et prospérer, s'il poursuit une tradition - celle représentée par l'admirable
Convoi de femmes de William Wellman, par exemple - on ne peut véritablement qualifier ce film de western, en tout cas au sens où l'on entend ce terme le plus souvent.
Plus proche d'une quête à ciel ouvert, avec ses personnages perdus dans une immensité peu accueillante, La dernière piste aurait pu s'intituler 'Pistes qui ne mènent nulle part'. Kelly Reichardt et Jon Raymond ont de toute évidence cherché à être rigoureux : historiquement - donner le sens de quelle épreuve pouvait représenter ces trajets, au but aléatoire et possiblement vains - et dans la peinture de leurs personnages - pas d'excès de parlotte dramatisée pour ces hommes et ces femmes qui étaient sans doute des êtres de peu de mots, dont les dialogues tournent autour du but à atteindre et du meilleur trajet pour y arriver. Je ne veux pas signifier par là que ce film ne contient aucun récit dramatisé, mais pour éviter les déconvenues, mieux vaut assurer que celui-ci, s'il existe bien, se fait au rythme d'un trajet en chariot couvert, avec des épisodes qui sont plus des micro-événements que des rebondissements majeurs.
Une fois cela posé, il faut savoir que ce film n'est pas que le récit peu dramatisé d'une quête devenue existentielle par la force des choses. Par le dialogue, même parcimonieux, plus d'une mention rappelle ce qu'était l'esprit pionnier et ce que représentait la volonté d'aller mettre en valeur une terre nouvelle, ainsi que les motivations religieuses qui les sous-tendaient. Le fait que ce soit le point de vue des femmes qui prédomine renforce la tension entre la clarté des raisons pour lesquelles le trajet se fait (trouver la terre promise, mettre en valeur ce que le Seigneur met à disposition) et les ignorances qui le rendent dangereux et compliqué - Kelly Reichardt dit d'ailleurs qu'elle a choisi le 'format carré' pour épouser la vision restreinte de ses personnages (coiffe des femmes lorsqu'elles marchent à l'extérieur, ouverture du chariot) et les enfermer dans un paysage pourtant ouvert à perte de vue. L'intérêt du film se trouve bien dans le fait qu'il concilie cette quête existentielle et la peinture du quotidien des pionniers sur la Frontière, mais aussi qu'il fait affleurer quelques-uns des soubassements (religieux, mythiques, philosophiques) de la conquête de l'Ouest, le plus souvent dans la façon dont ils étaient reflétés dans l'expérience des pionniers mais pas uniquement. Evidemment, la deuxième partie du film finit par changer quelque peu la perspective en introduisant le personnage de l'Autre, en la personne d'un Indien captif dont le regard perçant interroge la validité de la présence de ces intrus, et qui modifie les relations au sein du groupe.
Si je peux parfaitement comprendre que l'on trouve que tout à sa volonté de revisiter le genre, de retourner certains clichés, et d'imposer au 'film en costumes' un régime minceur, Kelly Reichardt finit par vider son film de substance - reproche majeur qui lui a été fait - je trouve pour ma part assez admirable ce point de vue et ce traitement rigoureux des fondements historico-mythiques de l'Amérique. Le point de vue féminin, prédominant comme je l'ai dit, ne verse jamais dans la tentation de la relecture inversée. Plus généralement, l'intelligence du script tient au fait que, venant après les films des années 70 et 80 qui revisitaient en profondeur les mythes pour les pervertir ou les renverser (cf. les films de Robert Altman comme
John McCabe, ou
La Porte du Paradis de Michael Cimino), il ne cherche pas à prendre le contrepied de qui a été fait au préalable. Il en fait moins, autrement, et l'on peut évidemment reprocher à Kelly Reichardt son manque d'ambition ou de vision, mais je pense quant à moins que dans les limites fixées par les auteurs - limites également dues à l'économie du film, sans aucun doute - ce qu'il fait, il le fait bien ; il évoque plus que ce qu'il montre effectivement, dépassant le cadre imparti et ouvrant sur d'autres horizons. Sans chercher à faire de chaque plan un tableau, Kelly Reichardt capte par des variations de lumière la beauté du paysage, et sait y inscrire ses personnages. Par ailleurs, sans trouver que l'interprétation soit particulièrement exaltante, chaque acteur est adéquat, de Michelle Williams à Paul Dano (le pasteur de
There Will Be Blood) en pionniers courageux et dépassés, à Bruce Greenwood (un des acteurs fétiches d'
Atom Egoyan) en homme de la Frontière vantard.
L'édition Studio Canal propose une VF et une VOSTF (2.0 et 5.1). Surtout, le master proposé restitue assez bien les couleurs de l'image (tournée en HD). Celle-ci manque peut-être un peu de piqué par rapport à la copie que j'avais vue en salle, ce qui se remarque en particulier pendant les scènes de nuit, mais si tous les masters dvd étaient comme celui-là, on ne se plaindrait pas. Le film ayant été tourné au format 'carré' 1.33, les larges barres noires imposées à gauche et à droite sont tout à fait normales, pas la peine de passer du temps à essayer de corriger cela sur votre écran. Le seul supplément est un making-of de 9', à peu près sans intérêt (à part de voir les acteurs marcher à côté de leur chariot avec juste à l'arrière-plan un avion). Reste que cette édition sort directement à petit prix, et que c'est une très bonne nouvelle. Sans doute ne croient-ils que modérément à la réussite commerciale de ce dvd, mais espérons que leur décision aidera certaines personnes à tenter l'aventure de ce film qui, s'il n'est pas à proprement parler palpitant, vaut que l'on épouse son âpreté et son rythme. Je connais des spectateurs qui, peu enclins à se laisser fasciner par ce genre de cinéma 'lo-fi' - c'est d'ailleurs loin d'être toujours mon cas - ont trouvé là une beauté singulière qui les a conquis.
4,5 étoiles.
NB Ceux qui préféreraient un western récent lui aussi contemplatif mais tout de même relativement plus traditionnel (et plus violent) peuvent se porter sur l'excellent film australien
The Proposition de John Hillcoat, qui date de 2005 et a enfin droit à une édition dvd française (voir mon commentaire).