Cette charge au vitriol contre le quotidien français le plus " politiquement correct " est impressionnante par l'abondance et la précision de la documentation sur laquelle elle s'appuie. On ne peut toutefois s'empêcher de penser à une sorte de règlement de compte au sein d'une certaine intelligentsia. Pierre Péan revendique le titre de mitterrandien, de la première à la dernière heure, et Philippe Cohen, qui travaille pour le magazine " Marianne ", se qualifie d'ancien trotskiste. Enfin, la sensibilité dominante du " Monde " n'est-elle pas par tradition, de gauche ?
En ajustant le tir sur le trio Colombani-Minc-Plénel, les auteurs exonèrent de facto, les équipes précédentes des turpitudes dont ils accusent les dirigeants actuels. Cela revient hélas à occulter une bonne partie du scandale. Car on veut bien croire aux stratégies tordues, au camouflage des difficultés financières, à l'abus de position dominante, mais enfin, dans notre succédané de démocratie, ce genre de manières est courant, comme l'a rappelé à cette occasion Franz-Olivier Giesbert.
Le fond du problème n'est-il pas que " Le Monde ", depuis toujours, usurpe la réputation d'objectivité dont il jouit ? Pour s'en convaincre, il n'est que de se souvenir des éditoriaux de 1975 déclarant joyeusement Phnomh Penh libérée, tandis que les hordes furieuses de Khmers rouges s'abattaient sur ses faubourgs affolés. L'escroquerie intellectuelle apparaissait flagrante puisque l'ignorance était impossible. Cet épisode caricatural constitua l'un des sommets vertigineux de l'art de faire passer des vessies pour des lanternes. Mais il est révélateur d'un état d'esprit et les exemples fourmillent de présentation tendancieuse des faits.
On reste donc perplexe devant cet ouvrage. Si son but est d'affaiblir par vengeance un journal, on ne peut que s'en attrister. S'il amène le public à davantage de vigilance et d'esprit critique, il sera utile. A l'heure où la France affiche un hallucinant consensus anti-américain, cela tombe à pic...