L'art de William T. Vollmann excelle lorsque l'auteur crée des monstres de longueur et de densité. Comment ne pas éprouver une quelconque fascination à la lecture du résumé de La Famille royale (The Royal Family, 2000) ? Un homme d'affaire qui veut monter une boîte à cul spéciale à Las Vegas demande à Henry Tyler de retrouver la « reine » des putes dans les bas-fonds de San Francisco. Un récit limite, peut-être le plus abouti, transporté par le style de l'auteur ; de longues litanies, d'une brutalité terrible, des phrases qui s'entrechoquent, entre larges descriptions extérieures et immersions psychologiques, hachées par des dialogues directs, populaires, tristes, vulgaires, des fulgurances poétiques parfois.
« Elle fixait le visage de Fraise et se rapprochait de plus en plus en se tortillant jusqu'à ce que Chocolat fronce le nez parce que Béatrice sentait mauvais ; mais Fraise, voyant qu'elle avait un public, se sentit suffisamment heureuse et fière pour redorer son récit d'un vernis mythique au point d'y croire elle-même, et parce que Chocolat n'écoutait pas et que Domino était allée vendre sa chatte, personne ne pouvait souiller son récit qui émergea alors tout humide et neuf de son cocon de faits et de probabilités, avant d'embellir et de finir par s'élancer dans les airs comme un papillon de lune . »
La Famille royale, trad. Ch. Claro.
Vollmann fait exploser les barrières de la fiction, outrepasse les limites du récit, tout en restant proche de l'histoire. Avec La Famille royale, l'auteur expérimente tout, entraîne son lecteur dans un parcours difficile, tant dans les événements racontés que dans leur forme ; ce qui au départ semble esquisser un polar s'avère être un foutage de gueule monumental. Vollmann ne craint pas de pourrir les codes et de dérouter ses lecteurs. Rapidement, l'enquête s'enlise dans la vie des personnages, dans les multiples chapitres sur les putes (autant de joyaux noirs), dans le texte en lui-même qui se déploie en une débauche d'images, de scènes, de sensation, de tranches de vie ; des centaines de pages de catharsis puissante autour d'un homme, d'une ville et de la débauche pour aboutir - et là on pourrait employer le fameux terme métaphysique - à la recherche de soi, finir en apothéose sur un récit post-new-beat d'errance par le chemin de fer, la découverte d'une forme de conscience ; observer un lever de soleil. Il y a dans cette démesure un élément extrêmement classique qui est justement de maltraiter son lecteur, de lui faire subir par et au travers du texte la souffrance de la vie et de la création. Par cette démarche incisive, Vollmann nous rappelle que le roman, par définition, est une arnaque, un réel truqué, une machine construite pour tromper ; un leurre, tout comme la vie.