Venant quelques années avant le Don Giovanni de Losey, la Flûte enchantée de Mozart réinterprétée par Bergman tient de l'opéra filmé (la scène est le lieu que voient les spectateurs du film) et du film d'opéra, comme le Losey, tourné en extérieurs. Si la base du film de Bergman est le théâtre de Drottningholm, certains passages sont filmés ailleurs. La structure de l'opéra est modifiée, à la différence du film de Losey : on en finit plus vite avec Papageno pour se consacrer au couple principal, Pamina et Tamino; le tout est sensiblement raccourci. Entre autres changements, Sarastro, à la différence du livret initial, est le père de Pamina. Enfin l'opéra est chanté en play back.
Après cette question, au fond oiseuse, de la nature du spectacle, ce qui frappe, c'est l'esprit d'enfance qui caractérise la conception de Mozart. Pendant l'ouverture, parmi les spectateurs filmés le plus souvent individuellement et en gros plan, une petite fille apparaît plusieurs fois. Son visage servira de commentaires à certains passages de l'opéra, tantôt amusé, tantôt inquiet, ou satisfait et rassuré; nous sommes ainsi invités à voir le film comme le verrait un enfant. L'intrigue de La Flûte enchantée s'adapte bien à un tel traitement, mieux évidemment que celle des autres opéras de Mozart. Le serpent du début, ici homme sous déguisement de dragon (que l'on reverra marchant en coulisses à l'entracte, chose impossible en réalité puisqu'il ne joue de rôle qu'au début) est semblable à un jouet, il en est de même des animaux qui viennent entendre Tamino qui joue de la flûte.
Nous comprenons alors le choix des chanteurs, suffisamment jeunes pour qu'un enfant puisse s'identifier à eux. Tamino et Pamina ont l'âge du röle et seuls les prêtres et Monostatos ont plus de 40 ans. Enfin les Trois Garçons (ou Trois Génies) sont réellement des petits garçons. Le chef, Eric Ericson, sera connu plus tard comme "baroqueux", il y a peut-être un rapport; sa direction et les effectifs orchestraux vont dans le sens de l'allègement.
En relation avec ce choix d'interprètes qui doivent d'abord être jeunes et beaux, la performance vocale passe au second plan et seul Håkan Hagegård est connu internationalement. On a un ensemble de voix très légères, ce dont on ne se plaint pas, tant la conception est cohérente. Le jeu des interprètes obéit à la règle d'une simplicité directe et le play back permet un grand naturel, souvent teinté d'humour, en évitant d'avoir à forcer pour chanter. Un des enfants chante son rôle avec un sourire chaleureux presque permanent. On voit la Reine de la Nuit, à l'entracte, fumer sous un panneau qui l'interdit. N'y voir aucun éloge de la transgression, difficilement admissible pour des enfants, car c'est un personnage négatif. Mais c'est aussi un spectacle pour adultes : en contrepoint de ce qui est très naïf, les scènes quasiment infernales de la dernière épreuve évoquent un aspect plus grave.
Structure modifiée, je l'ai dit, de plus la langue utilisée est le suédois; la traduction a permis de gommer l'aspect franc-maçon et pseudo-égyptien de l'original au profit d'un humanisme plus général et plus actuel. Le racisme naïf du röle de Monostatos est ainsi évacué du dialogue. Pendant l'ouverture, les spectateurs sont de types raciaux très variés, manière d'indiquer que la musique de Mozart s'adresse à l'humanité entière.
Si plusieurs films de Bergman ont un caractère déprimant ou angoissé, cette oeuvre féérique a dû surprendre quelques spectateurs en 1975. Sourires d'une Nuit d'Eté, vingt ans auparavant, indiquait pourtant que le réalisateur savait faire autre chose que ce à quoi on le réduit souvent.
A cette conception, on peut évidemment opposer des DVD de La Flûte enchantée mettant en scène des voix plus habituelles et de haut niveau, par exemple celui de Haitink à Glyndebourne vers 1978. On n'a pas envie de comparer, ça n'aurait aucun sens, mais ce film de Bergman est une des choses les plus merveilleuses qu'on peut imaginer trouver à partir d'un opéra ! La simplicité du propos n'empêche pas que la musique en scène contient bien des idées poétiques ou visuelles et, par ailleurs, les références au XVIIIe siècle sont bienvenues. Importants bonus sur l'édition en deux DVD ( il y a un ou deux DVD, à vérifier sur la fiche produit).