Ceux qui l'ignorent encore vont l'entendre sur tous les tons à l'occasion de la présentation à Cannes de son 5ème film en 2011: Terrence Malick est "un des plus grands cinéastes du monde", "rare", "secret", sinon "mythique". Ce n'est pas moi qui pourrais vraiment contredire la première assertion, tant chacun de ses films a été un jalon dans mon parcours de cinéphile et, d'une façon ou d'une autre, une révélation. Rare, il l'est bel et bien, puisque
The Tree Of Life vient plus de 35 ans après
Badlands / La Ballade Sauvage, et qu'on sait que près de 20 ans se sont écoulés entre
Days of Heaven / Les Moissons du ciel et The Thin Red Line / La Ligne rouge (1998). Pour le reste, Malick est un artiste précieux, parce qu'il fait partie de la communauté de ceux qui refusent de se plier au cirque médiatique et ne se sentent pas obligés de commenter des oeuvres qui sont capables toutes seules de susciter émotions et réflexions chez les spectateurs, sans avoir à leur dire quoi penser ou dans quelle direction regarder.
Si Malick n'apparaît plus dans les médias et ne donne plus un seul entretien depuis trois décennies - reviendra-t-il sur cette décision à l'occasion du festival de Cannes? - il est toutefois passionnant de savoir quelle méthode est à l'oeuvre derrière ces films très singuliers. Sur ce point comme sur celui de la qualité du master proposé ici, cette édition blu-ray est des plus remarquables. Il n'y a plus qu'à espérer qu'un éditeur zone 2 va proposer l'édition blu-ray que Criterion a faite des Moissons du ciel (voir mon commentaire spécifique sur cette édition).
"LA LIGNE ROUGE" : DES QUESTIONS SANS REPONSE
Sur le film, tout a été dit ou presque. On peut avancer simplement qu'il s'agit de l'adaptation d'un roman inspiré par ce qu'avait vécu l'auteur James Jones à la bataille de Guadalcanal en 1942 (
La Ligne rouge). Mais ce serait compter sans la façon très libre qu'a eu Malick d'adapter son matériau de départ et d'aborder la guerre dans le Pacifique. Il a bel et bien réalisé un film de guerre, qui comporte quelques scènes traditionnelles dans le genre (de la prise d'une colline à l'attaque d'un village en passant par la vie d'un bataillon avant et après la bataille), mais qui ne ressemble qu'assez peu à d'autres que lui. Après tout,
Apocalypse Now non plus et on n'a pas autant trouvé à y redire. Malick, en tournant des kilomètres de pellicule, a fini par élaborer une oeuvre audiovisuelle inédite, qui tiendrait autant du poème métaphysique et de la symphonie panthéiste que du film de guerre. A en croire ses collaborateurs (y compris le musicien), il insistait pour que tout dans son film pose des questions sans apporter de réponses. Non seulement il utilise un bout de la partition de Charles Ives portant ce titre suggestif,
The Unanswered Question, mais ses voix off si caractéristiques portent elles aussi essentiellement des questions. Le lyrisme, voire le panthéisme, et cette forte dimension spirituelle font que beaucoup sont rétifs à cet art aussi incroyablement instinctif que puissamment évocateur. Je fais partie de ceux, tout de même assez nombreux, qui sont bouleversés par ce que portent ces plans et la façon dont ils se répondent dans un montage fluide et particulièrement sensitif - par ce "fleuve", terme fréquemment utilisé par Malick avec ses collaborateurs pour parler de son film. Sans parler de la façon qu'a Malick de faire ressentir comme rarement la peur du soldat au combat. A l'heure où le cinéma ne propose plus beaucoup de grandes symphonies - je ne parle pas d'oeuvres au style boursouflé portant sur pas grand chose - un film comme La Ligne rouge, comme toutes ses autres oeuvres, frappe par son caractère hors normes et sans équivalent. Espérons que The Tree of Life confirmera et amplifiera encore ce sentiment.
APPORTS DU BLU-RAY
Il faut tout de suite dire à ceux qui détiendraient déjà l'édition zone 1 Criterion, sortie aux Etats-Unis en septembre 2010, que c'est elle qui est reprise intégralement dans le blu-ray zone 2 (sauf le livret, hélas). On n'est donc pas surpris de sa qualité, Criterion étant connue pour être un des meilleurs éditeurs au monde. Quand on sait de surcroît que le master HD a été supervisé par Malick lui-même et par le chef-opérateur John Toll, on comprendra aisément pourquoi le résultat à l'image et au son est de très haute qualité. La définition et le piqué sont excellents, sans que pour autant le résultat soit une numérisation tape-à-l'oeil : à aucun moment on n'a l'impression que le master HD ne trahit la copie d'origine, le résultat étant aussi proche que possible de ce que j'ai pu voir en salle (et je l'ai vu un certain nombre de fois dans ces conditions). VO et VF (plusieurs sous-titres en option, dont bien sûr le français et l'anglais). Master DTS-HD 5.1 en VO uniquement, la VF est en 5.1 DTS. Le dvd fourni dans ce "combo" est exactement le même que
n'importe laquelle des éditions précédentes. Les nouveaux bonus détaillés plus haut et ci-dessous ne se trouvent donc que dans le blu-ray.
BONUS : ECLAIRAGES SUR LA "METHODE MALICK"
Les bonus importés de l'édition Criterion (qui bénéficient des mêmes sous-titres que le film) sont de fait passionnants et permettent de cerner la "méthode Malick", comme je le disais instinctive. Malick a des goûts affirmés et sait ce qu'il veut, mais fait partie de ces artistes qui trouvent en cherchant, pendant le processus de création. Bien sûr, quand il s'agit d'une production aussi lourde requérant des centaines de personnes et des millions de dollars, cela peut être quelque peu déstabilisant pour les collaborateurs, aussi proches soient-ils. C'est ce qui ressort du commentaire audio avec John Toll et le "production designer" Jack Fisk, mais aussi des entretiens avec les monteurs ou avec le compositeur Hans Zimmer. On sait par ailleurs que certains acteurs ont pu mal prendre le fait qu'ils ont lu un script et tourné pendant des mois dans des conditions difficiles pour voir leur rôle pratiquement coupé au montage - c'était le cas d'Adrien Brody, George Clooney n'ayant pas beaucoup plus de temps à l'écran, mais son rôle n'était pas censé être un des principaux comme pour Brody. Malick ayant tourné assez d'heures de film pour monter plusieurs films très différents, on attendait avec impatience qu'il propose des scènes coupées dans ses éditions dvd. C'est la première fois ici : elles sont intéressantes, mais ce n'est pas avec 13' que l'on pourra sentir ce que le film aurait pu être autrement. Tant pis, et peut-être tant mieux, il vaut parfois mieux rêver à d'autres versions possibles, et se dire que le film qu'il a fait émerger est bel et bien le résultat qu'il voulait au terme de son processus de création.
APRES LE FILM
Malick a suscité des cohortes de réflexions, souvent intelligentes et pertinentes. Hélas, en français, il existait bien un beau petit livre de Michel Chion sur "La Ligne rouge" aux Editions de la Transparence, mais il est pour l'instant épuisé. La première édition, en anglais, au BFI, est elle encore disponible :
The Thin Red Line. Ceux qui s'intéressent plus largement à ce peintre-poète-philosophe de l'écran (pourrait-ce être une définition idéale de cinéaste?) et lisent l'anglais peuvent se porter sur deux ouvrages de très grande qualité, le recueil d'articles
The Cinema of Terrence Malick: Poetic Visions of America et l'excellente petite monographie
Terrence Malick de Lloyd Michaels. A quand un ouvrage de cette qualité en français sur un des plus grands cinéastes américains de ces 40 dernières années?