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Trois études sur des poèmes choisis de Baudelaire composent "La mélancolie au miroir". Elles dérivent de leçons données au Collège de France. Précises, limpides, ce sont sur l'imaginaire baudelairien des analyses littéraires si lumineuses que l'on imagine sans peine le silence admiratif et recueilli dans lequel elles ont dû être écoutées. La première étude, consacrée à un poème de jeunesse dédié à Sainte-Beuve ("Tous imberbes alors...") note l'association de la Mélancolie et du miroir; la seconde précise les thèmes de l'ironie et du reflet dans deux poèmes des "Fleurs du Mal": "L'Héautontimorouménos" et "L'Irrémédiable"; puis une lecture suivie du poème "Le Cygne", ample, admirable. Un texte d'adieu - "Miroirs derniers" élucide le poème "La Lune offensée" et donne une clé de lecture infiniment précieuse.
Si Baudelaire est communément appelé "le poète de la vie moderne", c'est au contraire à ce qui le rattache au passé, à ses sources d'inspiration, que Jean Starobinski s'intéresse ici. Plus précisément à la manière - unique et singulière - dont le poète s'inscrit dans une longue tradition littéraire et iconologique, celle qui représente par diverses figures la Mélancolie. Cette tradition a été magistralement étudiée par les historiens de l'art Panofsky et Saxl dans le livre-phare "Saturne et la mélancolie" que Jean Starobinski cite avec reconnaissance. Baudelaire effectivement connaissait les emblèmes et les allégories illustrant au cours des siècles sur les tableaux et les gravures des artistes, dans les livres des romantiques allemands, le tempérament mélancolique que les Anciens associaient à la bile noire et plaçaient sous le signe de Saturne. Tous ces emblèmes sont disséminés dans les poèmes étudiés: ainsi, la femme nommée "la Mélancolie", qui traverse le poème de jeunesse "la main dans le menton", s'égarant dans les corridors d'un collège où se meurent d'ennui - déjà ! - les élèves somnolents; ainsi le miroir; "les figures penchées"; les objets en désordre, le champ de ruines qui forment sur d'anciennes gravures le paysage désolé de la Mélancolie, et qu'évoque immanquablement le Paris en chantier, saccagé, que traverse le poète du "Cygne"; ainsi, les images de la captivité et de la prison, si fréquentes dans la poésie de Baudelaire à propos desquelles Jean Starobinski rappelle la tradition astrologique: "Parmi les enfants de Saturne voués à la mélancolie, les prisonniers figuraient en bonne place". Ou bien, le thème de "la dissonance entre l'homme mélancolique et la musique du monde (la musica mundana de la philosophie des Renaissants)", magnifiquement repris dans deux vers: "Ne suis-je pas un faux accord / Dans la divine symphonie?"
Quand Baudelaire s'approprie ces motifs allégoriques hérités d'une tradition séculaire, il les réinterprète pour exprimer les sentiments les plus sombres d'une façon si étrangement nouvelle. Le miroir de la Mélancolie devient l'âme du poète: "Je suis le sinistre miroir / Où la mégère se regarde". "Le Je-miroir", écrit Jean Starobinski, "figure un aspect extrême de la mélancolie: il ne s'appartient pas, il est pure dépossession." L'ironie, associée au reflet de soi, était pour les romantiques allemands une voie libératrice qui délivrait de la tristesse. Inversement, l'ironie baudelairienne néantise l'espoir: elle est "la mégère" reflétée sur le miroir de la conscience, figure féminine vengeresse qui accable davantage le cœur souffrant. Reflets du Néant... Dans "L'Irrémédiable", "la succession des emblèmes va vers le durcissement, vers l'inanimé, vers la déspiritualisation et la déshumanisation." Dans cette transposition personnelle, transparaît le génie poétique de Baudelaire: la mélancolie est portée à un comble d'impuissance, de désespoir, de morbidité.
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le 17 mai 2015
Une excellente lecture, permettant une compréhension plus approfondie du rapport entre les écrits de Baudelaire et la tradition littéraire de la Mélancolie. L'autre commentateur a déjà tout dit, je ne peux que lui tirer mon chapeau !
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