"La Nuit des forains" (1953) : 5 étoiles
Le thème unique du film est l’humiliation, sous toutes ses formes – morale, sociale, publique ou intime – et la question de savoir dans quelle mesure on peut y résister et y survivre.
Dès la séquence d’ouverture, la couleur est donnée : cette « nuit » sera très noire où défilent, dans la pluie et la boue, aux accents d’un chant plaintif, les roulottes d’un cirque misérable. Le malaise est installé, et s’accroît encore avec la séquence emblématique, en flash back surexposé et semi-muet, de l’humiliation publique du clown Frost et de sa femme Alma, filmée avec une cruauté expressionniste comme un véritable chemin de croix.
Puis le thème se focalise sur Albert, le directeur du cirque : il est d’abord humilié par le directeur du théâtre, qui l’insulte ouvertement ; puis par sa femme Agda dont il s’est séparé et qui repousse ses velléités de retour en lui rappelant son impécuniosité ; ensuite encore par sa maîtresse Anne, qui l’a trompé ; et enfin physiquement lorsqu’il est terrassé en combat singulier dans l’arène de son propre cirque. Entre-temps, l’humiliation s’est également portée sur l’ensemble du cirque de la part des autorités, et dans l’affrontement entre Anne et son séducteur l’acteur Frans.
Les deux couples principaux, celui d'Albert (Ake Grönberg) et Anne (Harriet Andersson), et celui de Frost (Anders Ek) et Alma (Gudrun Brost), leurs doubles caricaturaux, sont pleins d’humanité, de bonne volonté, et d’amour des autres (y compris des animaux), mais naïfs et vulnérables, face au pervers Frans (Hasse Ekman), au cynique Sjuberg, le directeur du théâtre, et à la rigide Agda (Annika Tretow). Tous ces acteurs sont admirables.
La construction du film est remarquable : ainsi le plan d’ouverture et le flash back du début anticipent parfaitement la séquence de l’humiliation finale d’Albert et le plan du départ du cirque. Treizième film de Bergman, "La Nuit des forains" est son premier chef-d’oeuvre : jamais encore il n’était parvenu en même temps à une si grande force d’émotion et à une telle rigueur dans la cohérence de son propos.
Cette oeuvre est incontestablement l’une des plus sombres de l’auteur, et exprime parfois un véritable nihilisme : « Dommage que les gens soient obligés de vivre », dit Albert ; et Frost raconte vers la fin un rêve de régression in utero. Mais ce n’est pourtant pas son film le plus pessimiste : il est certes éprouvant, mais l’amour de la vie, et l’amour tout court, y ont le dernier mot.
"Rêves de femmes" (1955) : 4 étoiles
Ce film raconte les aventures parallèles d’une photographe de mode et de sa jeune modèle, au cours d’une journée décisive de leur vie. La première, Suzanne, vit depuis longtemps une relation avec Henrik, un homme marié pour lequel elle éprouve toujours un sentiment passionné et dont elle aurait voulu un enfant. La seconde, Doris, est une jeune fille sensuelle, enfantine et frivole, mais sincère et désintéressée, qui rencontre un riche séducteur sur le retour.
Eva Dahlbeck joue avec beaucoup de noblesse et de sensibilité la femme mûre mise en demeure de s’arracher aux illusions qui la faisaient vivre jusque là, tandis qu’Harriet Andersson incarne avec une sensualité naïve la jeune fille confrontée à un monde frelaté qui n’est pas le sien. Gunnar Bjornstrand joue à merveille un vieux beau pathétique ; Ulf Palme (Henrik) est convaincant jusqu’au malaise dans la veulerie ; et Inga Landgré est une épouse trompée très belle dans sa dignité et sa lucidité.
Le ton en demi-teinte de cette tragi-comédie, oscillant sans cesse entre légèreté et gravité, est bien illustré par la bande-son, qui fait alterner d’angoissants tics tacs d’horloge et de la musique de jazz. Pour les deux femmes, après cette journée qui les a douloureusement ramenées à la réalité, le film s’achève sur la note positive d’un nouveau départ dans la vie.
Comme la plupart de ses films, celui-ci illustre l’intérêt passionné de Bergman pour le point de vue des femmes.
P.S.: La copie est très bonne, mais il manque près d’une minute de sous-titrage du dialogue vers la fin du film.