Qu'est-ce qui vous est arrivé ? Trois fois rien… J'ai trompé, démoli l'homme que j'aimais, vous vous souvenez de La Putain respectueuse de Sartre ? C'est un peu votre servante… Je suis comme je suis, je suis faite pour plaire… et maintenant qu'il m'a débarquée, je n'ai plus envie de vivre.
La Peau dure débute comme une petite romance urbaine. Une femme et un homme dans le métro. Ils se croisent presque chaque jour. Un jour, ils se parlent. Lui, c'est Gustave, Gu comme on l'appelle, elle c'est Catherine, Kéké pour les intimes. C'est mignon. Ils ont la trentaine qui fout le camp et, parce qu'il s'aiment, ils décident de se marier pour le meilleur et pour le pire. Sur le thème peu convenu ou encore trop tabou de l'infidélité de la femme, Élisabeth Quint signe un premier roman percutant. Perdue, lucide avec elle-même et avec ses désirs, voulant être la femme d'un seul homme tout en étant incapable de s'enfermer dans cette prison du couple, son héroïne va apprendre ce qu'il en coûte d'être indépendante. Découvrant son infidélité, l'homme ne pardonnera pas quand bien même "Pomponnette se métamorphose en serpillière gorgée d'amour". Plongée dans un jeu sado-masochiste où les personnes se perdent même quand elles s'aiment,
La Peau dure souligne combien aujourd'hui, plus que jamais, il est difficile d'aimer.
--Denis Gombert
Gustave rencontra mes parents lavant-veille de notre mariage ; mon père arrivait de Hong-Kong où il enseignait lHistoire et ma mère des Cyclades, où elle oubliait de faire son âge.
Hébétés par le voyage et un peu troublés de se retrouver quinze ans après leur divorce, ils étaient néammoins enchantés que leur fille convole. Ma mère fit un compte rendu picaresque et déjà mille fois narré de leur coup de foudre.
Elle avait rencontré mon père à la faveur dune bosse. Si elle avait sauvé la vie du jeune homme, il lavait sortie dune dépression carabinée.
Née en 1941 dans une famille de la petite noblesse parisienne pas très argentée, ma mère fut nommée Grace par une grand-mère maternelle qui se serait bien vue Lady aux Indes et se consolait avec un prénom anglais.
A 18 ans, Grace de Belbuf était une menteuse professionnelle. Elle disait « Oui mère » les yeux baissés en servant le high tea à des rombières anorexiques et branlait deux heures plus tard un jeune turc de la future nouvelle vague cinématographique, un fils à papa qui rêvait de foutre le feu à la société, mais pas avant davoir recréé le Big Bang avec cette fille sensationnelle au prénom tellement hitchcocko-hawksien.
La liaison arriva aux oreilles des Belbuf.
On ne marierait pas Grace vierge ? On était scandalisé On consulta en catastrophe Notre Abbé. Quen dirait La famille, les collaborateurs de Ton père, Nos amis ? On la souffleta, elle était trop coriace pour la confession. On lui interdit de revoir le godelureau. « Auteur, quest-ce que ça veut dire, ça nest pas un métier ma petite fille. En plus, il serait israélite. Ton père et moi ny reviendrons pas. »
On la claquemura dans le sinistre appartement de la rue dAndigné.
Hélas, ou tant mieux pour lavenir de Grace, le cinéma était toute la vie du jeune promis qui ne lutta pas beaucoup contre loukase familial. Alarmée par lapathie persistante de la jeune fille qui se rêvait en héroïne romantique et se fracassait la tête à coups de bourbon et de valium, Belbuf mère lexpédia à Megève chez les cousins Roffignac, « Ils sont mas-tu-vu mais ils ont un chalet ».
Voici pourquoi Grace, qui était partie skier près des sapins dans lespoir de ségarer et dêtre retrouvée morte par un berger au printemps, pila une après-midi brouillardeuse de mars 59 à côté dune forme couchée sur la face de Rochebrune.
Cétait un homme aux cheveux très courts et très noirs. Son visage était enfoui dans la neige, ses bâtons éparpillés en étoile autour de lui. Grace le fit rouler sur le dos, le secoua doucement, lui arrachant un gémissement ; il ny avait pas de sang ni de fracture apparente sur les jambes prises dans des fuseaux noirs. La jeune fille contempla les yeux bridés mi-clos, et les lèvres violacées.
Un esquimau ? à Megève ?
Grace navait jamais vu de blessé hormis dans les films noirs américains que son amant lemmenait voir au cinéma Mac-Mahon. Elle se pencha en tremblant sur le visage livide et lui murmura « Où avez-vous mal » en extirpant de sa poche la flasque de bourbon à laquelle elle biberonnait comme laurait fait, selon elle, une épave sophistiquée dans un psychodrame scénarisé par Tennessee Williams.
Elle inclina la tête de linconscient et fit couler lalcool dans sa gorge, esquivant crachements et postillons ; le skieur nétait pas blessé, juste choqué et mort de fatigue.
Lorsquon est bien élevée, on le demeure en toutes circonstances : ma mère demanda à linconnu la permission de le prendre dans ses bras et de le frotter vigoureusement pour le réchauffer. Il acquiesça avec un pauvre sourire.
Le miraculé de lAlpette et la rebelle de bonne famille mirent une heure pour redescendre au village et furent heureux pendant les vingt années suivantes.
Je suis née pendant une tempête de neige, il y a presque 35 ans.
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