« L'empire fondé sur l'opinion et l'imagination règne quelque temps, et cet empire est doux et volontaire; celui de la force règne toujours. Ainsi, l'opinion est comme la reine du monde, mais la force en est le tyran ». Le thème de l'essai de Jacques Julliard sur la démocratie d'opinion n'est guère nouveau puisque la citation qui ouvre l'ouvrage est de Blaise Pascal. Le livre ne fait donc qu'ajouter une pierre au débat sur les rapports toujours fluctuants entre les gouvernants et les gouvernés et comment ces derniers, par le biais ou non de représentants, peuvent influer sur le comportement des premiers. Ce ménage à trois (gouvernants, gouvernés, représentants), indispensable ingrédient de la politique moderne, a connu maintes fluctuations dans le temps, comme le décrit très bien l'auteur dans la seconde partie, historique et passionnante, de son ouvrage. Les rapports de force semblaient peu ou prou stabilisés par la mise en place progressive de diverses élites au sein de la société, chargées d'être la voix de la plus grande part de la population, en dehors de ce moment photographique qu'est le suffrage. Or, constate Jacques Julliard, la montée en puissance des moyens de communication de type internet a fait émerger des idées et des opinions débordant les élites traditionnelles, lesquelles sont critiquées non seulement en tant qu'élite mais également en qualité d'émettrice d'opinion. Ce phénomène a fait bouger les lignes et a essentiellement éclos lors des débats sur la constitution européenne, de la campagne présidentielle 2007 et de l'épisode du CPE où l'on s'est aperçu que pour être adoptée, une loi devait recevoir le double adoubement du Parlement et de la rue.
Derrière les qualités de plume et d'analyse de Jacques Julliard, ce court essai est sous-tendu par le souhait de récupérer l'élan vital né au cours de ces évènements. Sans doute peut-on y voir le reflexe du journaliste, sans doute aussi le souhait d'assurer une nouvelle légitimité aux élites traditionnelles dont le rôle a toujours été de polir l'âpreté de la rue. D'où le vœu formulé d'intégrer plus étroitement l'opinion publique au processus démocratique. Selon l'auteur, l'avènement des moyens de communication de masse ne saurait plus réduire l'exercice de la démocratie aux modes traditionnels, c'est à dire directe ou représentative. La démocratie directe, tentation facile - au nom d'un lien plus ou moins sacré avec le peuple - porte en elle l'affaiblissement de la démocratie représentative, légitimée par le suffrage et principe stabilisateur de la société politique. Cet équilibre devrait selon Jacques Julliard, évoluer vers la « doxocratie », ultime manifestation de la démocratie moderne prenant en compte les opinions.
Jacques Julliard qualifie cette démocratie d'opinion de médiatique, directe et permanente. On peut objecter que ces qualificatifs ouvrent la porte à toutes les dérives possibles et font la part belle au règne de l'émotionnel sur le rationnel, ce qui représenterait un déni de raison qui ne bénéficierait en rien à la démocratie. D'ailleurs, si l'objet du livre pose le constat de l'émergence de cette « doxocratie », l'auteur n'approfondit pas ses modalités d'intervention dans le processus démocratique. Tout au plus évoque-t-il le recours à des « jurys populaires », à l'organisation de primaires au sein des partis, au débat organisé, le Parlement restant seul légitime pour garantir les libertés publiques. Jacques Julliard promet un ouvrage plus étoffé sur ce thème mais on peut légitimement se demander si la « Reine du monde » voudra se faire régenter.