Après un début de carrière fulgurant, au théâtre et à la radio (rappelons qu'il avait adapté en 1938, sur les ondes, le livre « La guerre des mondes » et fichu la trouille à toute une nation, persuadée que les martiens avait réellement débarqué !), Orson Welles se vit offrir carte blanche pour son premier film... CITIZEN KANE
Citizen Kane - Coffret Digipack Collector. Et c'est là que les ennuis commencent. Incompréhension face au film, échec commercial. Welles avait Hollywood à ses pieds, il est désormais tenu en laisse, et étroitement surveillé.
En 1958, Welles accepte un rôle de flic dans un polar tiré du roman de Whit Masterson, adapté par Paul Monash, et dont la vedette est Charlton Heston. Celui-ci imposera à la production de confier à Welles la réalisation du film : ce sera LA SOIF DU MAL. Orson Welles modifie le scénario, déplace l'action sur la frontière mexicaine pour insuffler un sens politique à son histoire, et fait du personnage d'Heston un flic mexicain marié à une américaine. Pour leurrer les espions des studios, il filme rapidement et à peu de frais plusieurs pages de script, puis délocalise en douce le tournage pour s'éloigner d'Hollywood, décide de tourner de nuit, et afin qu'aucune indiscrétion ne filtrent, il réécrit scènes et dialogues au jour le jour, balayant d'un revers de main tous les poncifs habituels du genre.
LA SOIF DU MAL, comme tout Film Noir, bénéficie d'une intrigue assez complexe. Vargas (C. Heston) est un flic mexicain en voyage de noce dans la ville-frontière de Los Robles. Une voiture piégée explose, faisant deux morts. La pègre locale s'emmêle, et les esprits s'échauffent... Quinlan (O. Welles), flic américain peu recommandable, enquête de son côté, et Vargas, du sien...
TOUCH OF EVIL (en V.O.) est sans doute le film le plus noir, et le plus impressionnant de Welles. Les deux flics s'opposent par leurs origines ethniques, mais leurs sacerdoces les rapprochent paradoxalement : Quinlan est prêt à toutes les vilenies pour arrêter un coupable, sa soif d'ordre et de justice passe au dessus de toute morale. Vargas aussi place son métier au dessus de tout, au dessus de sa propre vie privée, et de la sécurité de ses proches. Dans LA SOIF DU MAL, chaque recoin de la ville, chaque ombre, cache un voyou, un espion, un dealer, chaque ombre dissimule la violence, la corruption, chaque ombre nous plonge un peu plus vers le Mal. La scène de viol sur la femme de Vargas par une bande de motards menait par une lesbienne lubrique, et d'une violence inouïe, encore aujourd'hui.
Comme toutes les réalisations de Welles, ce film enfile les perles techniques, toujours en adéquation avec le fond. Ainsi, ce premier plan mythique (disponible sur YouTube), où l'on voit des mains régler la minuterie d'une bombe, et la dissimuler dans un coffre de voiture, puis cette voiture démarrer, et parcourir la ville. Welles applique la recette du suspens made in Hitchcock à la lettre. Le spectateur sait qu'il y a une bombe, mais ne sait pas où elle explosera... Avec un plan séquence, Welles impose au spectateur le temps réel, et décuple la tension dramatique. Autre exemple, avec la fouille chez un suspect, où une petite bicoque grouille de policier, qui vont et viennent, le tout filmer sans coupure. Travail sur le son, la scénographie, mais qui implique le spectateur dans la scène, dont il devient le premier témoin.
Graphiquement parlant, Orson Welles joue évidemment sur l'opposition blanc/noir, jour/nuit, ordre/corruption. La profondeur de champ est hallucinante, les cadrages expressionnistes donnent aux personnages des faciès grotesques. Les contre-plongées sont vertigineuses lorsque Welles se filme en Quinlan, apparaissant plus menaçant et tyrannique que jamais (et affublé d'un faux ventre, alors que le sien à l'époque est déjà imposant !). Les plafonds filmés et striés de barres noires, écrasent les personnages sous le poids de leur culpabilité. Welles déploie tous ses talents pour filmer cette symphonie sombre et violente, peuplée de crapules et d'âmes dévoyées (le personnage de Grandi !).
La femme de Vargas est jouée par Janet Leigh. La comédienne qui s'est cassée le bras avant le tournage, travaillera avec un plâtre, habilement dissimulé à l'image. On la retrouvera l'année suivante, poignardée sous une douche, dans un motel tenu par Norman Bates... Akim Tamiroff est dégoulinant de bassesse, avec son toupet ridicule sur la tête, Charlton Heston est parfait de doute et de droiture. Et évidemment, Welles domine le film de sa stature gargantuesque, sa voix caverneuse, et ses méthodes peu scrupuleuses. Et puis, admirable participation de Marlène Dietrich, qui accepta par amitié pour Welles de composer une gitane méconnaissable (elle est arrivée sur le tournage sans que personne ne la reconnaisse !), et qui conclut le film par cette phrase, en parlant de Quinlan : « He was some kind of man... »
Les studios refusèrent le film, comme il fallait s'y attendre, malgré le soutien de Charlton Heston. Nouveaux plans de tournés, nouveau montage. Welles laissa 58 pages d'instructions, qui seront retrouvées 40 ans plus tard, permettant enfin de redécouvrir ce chef d'oeuvre dans sa version de 110 minutes, conforme aux voeux de l'auteur.
LA SOIF DU MAL est un classique incontournable du Film Noir. Un film puissant et vertigineux, à (re)découvrir si possible en salle, sur grand écran.
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