J'aimerais revenir sur l'article de Sébastopol, qui a très bien parlé de ce film magnifique, de son fond, mais a oublié un point essentiel. Si on peut trouver aujourd'hui le film un peu court, la description trop rapide ou simpliste de la chute des Amberson, c'est parce que le film n'a pas été monté comme Orson Welles le désirait.
Revenons deux ans en arrière... Après son émission de radio sur la "Guerre des Mondes", Welles est une star. Aussitôt les studios de Hollywood lui proposent le meilleur contrat qui soit : budget illimité et carte blanche totale pour réaliser le film de son choix. La suite on la connait. Ce film sera "Citizen Kane", dont le thème et la mise en scène boulverseront à jamais le cinéma, mais choqueront les décideurs hollywoodiens. Echec public et financier. Pour son second film, Welles est donc sous surveillance. A peine achevée "La Splendeur des Amberson" il s'envole pour le Brésil, afin de commencer un nouveau projet (qui ne verra jamais le jour...). Pendant ce temps, la RKO découvre le premier montage des "Amberson". Horreur ! Personne ne comprend rien ! le film est un bout à bout, seul Welles avait son plan de montage en tête. Affligé du résultat, la RKO coupe de 40 minutes le film, refait certaines scènes finales, propose un montage linéaire, triture la voix off. C'est Robert Wise, le monteur (et futur réalisateur de "West side Story") qui est chargé de la besogne.
On raconte que la seule fois où Orson Welles a pleuré, c'est en découvrant à la télé son film mutilé.
Voilà pourquoi ce film nous semble un peu bancal parfois, et l'issue un peu rapide, voire pas très claire. "La Splendeur des Amberson" n'en reste pas moins un chef d'oeuvre absolu, que je regarde avec plus de plaisir encore que "Citizen Kane". La mise en scène de Welles y est sans doute plus maîtrisée, car entièrement au service de l'histoire (dans "Citizen" certaines scènes son très expérimentales, welles découvrait l'outil cinéma, et s'est beaucoup amusé avec !) La profondeur de champs est encore utilisée jusqu'au paroxysme, le montage rapide et ludique (Eugène enfant et adulte face à la maison d'Isabelle). Welles joue sur l'opposition des blancs et des noirs (Isabelle et Eugène dansant seule), il joue sur la verticalité (la scène de dispute avec la tante dans l'escalier, tout en travelling verticaux est hallucinante), il laisse ces acteurs s'exprimer dans de longs plans fixes (le dialogue dans la cuisine) et maîtrise toujours autant la scénographie (la scène du bal est à ce titre exemplaire, et mille fois imitée depuis). Ce film est un régal pour les yeux, une exploration toujours plus profonde de la technique mise au service de la narration.
Maîtrise absolue sur le plan formel, et passant de la comédie la plus truculente, au drame le plus noir, Welles nous offre sans doute son chef d'oeuvre le plus sensible et le plus personnel.