Qu'est-ce qui n'a pas encore déjà été écrit, dit ou asséné sur le personnage oblique de Benjamin Biolay, ou sur sa musique ? Irritant(e) voire insupportable pour certains, inspiré(e) voire génial(e) pour d'autres (plus rares peut-être), incompréhensible voire "invendable" pour l'immense majorité du public français sans doute.
Le talent majeur que l'on peut (doit ?) reconnaitre au bonhomme, c'est de ne rien faire comme ses camarades de la "nouvelle chanson française" (quelle blague, cette expression). En effet, Benjamin Biolay n'a rien, mais alors vraiment rien à voir avec des chanteurs comme Bénabar, Vincent Delerm, Renan Luce ou même Matthieu Chédid, bien qu'il nourrisse comme ce dernier un goût pour les grands écarts stylistiques, mais la comparaison s'arrête là. Benjamin Biolay carbure à l'ambition (prétention, diront certains) comme d'autres au savoir-faire de petits faiseux pensant révolutionner la chanson à texte, ou pire, le rock dit "festif".
Avec ce 5ème véritable album sous son nom, celui que l'on traite dédaigneusement de dandy germanopratin affirme un souffle et une exigeance sans aucune commune mesure avec ses pairs présents ou passés, hormis peut-être le Daho des grandes années 1984-1995. En effet, avec ce double CD, Biolay semble vouloir reprendre le flambeau sur un terrain que le Rennais avait laissé en friche au début des années 90: dresser un pont entre verbe haut et lettré, et pop anglosaxonne d'excellente facture.
Pour la première fois conscient de ses limites comme de ses capacités, il nous livre ici une collection de 22 chansons quasiment toutes imparables, dont la variété du spectre sonore n'a d'égale que la hauteur de vue de textes écrits semble-t-il tout près de l'os. De l'ouverture majestueuse de la chanson-titre, à la Massive Attack, agrémentée d'un saxo limite no-wave new yorkaise, à l'énergie fulgurante de "Prenons Le Large" qu'on jurerait emprunté à New Order, d'ambiances feutrées que n'aurait pas renié le Miles Davis d'"Ascenseur Pour L'Echaffaud" (comme sur l'introspectif "La Toxicomanie") à de vibrantes montées de cordes arrangées avec le tact habituel qu'on lui connaît, et enfin de magnifiques véritables bijoux de chansons ouvragées ("Ton Héritage", en forme d'hommage au bord des larmes à sa descendance, ou "La Mélancolie", intimiste au possible) en descentes abyssales et lacrymales (le radical "Padam" ou le plus hypnotique "Jaloux de Tout"), Biolay réalise enfin le sans-faute qu'on était en droit d'attendre de lui depuis la promesse de ses débuts.
Le seul conseil qu'on peut encore lui donner, ce serait: " Ce que les autres te reprochent, garde-le: c'est toi".
Alors tant pis si Benjamin vous paraît imbuvable ou hautain (ce qu'il est peut-être, mais l'art n'a rien à voir avec la bonhommie), car "La Superbe" est la réussite éclatante de l'un des artistes les plus sous-estimés de la pop française contemporaine.
MISE A JOUR DIMANCHE 7 MARS 2010: Benjamin Biolay vient de remporter deux Victoires de la Musique dans les catégories "Album de l'année" et "Meilleur Artiste Interprète Masculin", et ce n'est que justice (pour une fois).