Difficile de résumer la foisonnante reflexion de P. Bruckner. L'analyse courageuse que nous propose l'auteur est remarquable de lucidité, nuance et objectivité. Voilà un bel exercice de philosophe, une formidable leçon d'humanisme, sans angélisme et sans illusion sur la nature humaine. P. Bruckner dénonçait déjà en 1995 (année de parution de ce livre) la tendance néfaste de notre monde moderne à la victimisation et à l'infantilisation, qui n'a fait que s'accentuer depuis (cf. un ouvrage récent sur le sujet :
Le temps des victimes).
"J'appelle innocence cette maladie de l'individualisme qui consite à vouloir échapper aux conséquences de ses actes, cette tentative de jouir des bénéfices de la liberté sans souffrir aucun de ses inconvénients. Elle s'épanouit dans deux directions, l'infantilisme et la victimisation, deux manières de fuir la difficulté d'être, deux stratégies de l'irresponsabilité bienheureuse."
Au fil des pages, l'argumentation s'enrichit de multiples démonstrations. L'auteur avec érudition, mais sans ostentation, traite de l'homme face à lui-même (Rousseau - Saint Augustin), face aux autres, des rapports hommes - femmes, de la guerre, de la mystification des relations internationales, des excès de langage, de la culture, de l'amour et de la sexualité, de la charité manipulatrice et trompeuse, des communautarismes destructeurs... Finalement, tout le propos de P Bruckner invite à nous libérer. Tout en gardant sensibilité et ouverture au autres, il nous met en garde contre le piège de l'émotion larmoyante qui règne actuellement et qui au lieu de nous grandir, nous maintient au contraire dans un état de faiblesse et de dépendance. Il nous invite à être des adultes responsables participant pleinement à la vie de la cité.
"Plus que le coeur et ses épanchements, c'est l'échange et la parole qui sont à la source d'une véritable amitié entre les hommes et permettent d'instaurer un séjour commun, habitable par tous, un monde de libertés réciproques. Si la charité apaise une blessure ponctuelle, c'est la politique seule, c'est-à-dire l'affrontement codifié, à travers l'espace public, des intérêts et des droits, qui fabrique des égaux. [...] Faire de la compassion la valeur cardinale de la cité, c'est détruire la possibilité d'un monde où les hommes pourraient se parler et se reconnaître comme des personnes libres."