David Lodge avait exploré dans Pensées secrètes (Rivages, 2002) un territoire jadis abandonné aux romanciers et récemment conquis par les scientifiques : la conscience humaine. Dans ce dernier roman il confrontait deux approches très différentes, lune scientifique et matérialiste, lautre littéraire et intuitive. Lodge poursuit ici cette réflexion. À bien y réfléchir, conclut-il, tout est une question de point de vue. Si la littérature la compris depuis longtemps, la science commence seulement à admettre quun événement reste inséparable de son observation. Pensées secrètes reposait sur lidée quun stade crucial dans le développement ordinaire de lêtre humain est lacquisition dune « théorie de lesprit », lequel correspond au moment où lenfant découvre à la fois que les autres peuvent avoir du monde une interprétation différente et quil a la possibilité de les tromper. Cest pourquoi le mensonge, et son avatar autorisé, la fiction, sont si profondément enracinés dans la nature humaine.
En marge de quelques essais biographiques où il nous confie limportance de son éducation catholique et dune enfance passée dans les faubourgs de Londres, Lodge examine également la critique universitaire et discute ses prétentions à fonctionner sur un plan de vérité plus élevé que les textes quelle commente. Le discours littéraire souffrirait-il dun complexe ? Sagissant de lautre critique, lécrivain déplore justement « le drame dipien » qui se joue dans les journaux et magazines, et expose ainsi la curieuse obsession des journalistes pour la personnalité de lauteur, en évoquant avec polissonnerie les confusions qui peuvent en résulter. Nous apprenons à cette occasion que Dickens fut le premier à subir cette fascination du public pour la vie privée. Enfin, lécrivain Lodge dit son admiration pour Joyce et quelques autres grands noms ainsi que « langoisse dinfluence » qui accompagna leur fréquentation. Il fait aussi linlassable démonstration de limportance dune littérature quil considère tout à la fois comme témoin de son temps, réflexion sur la condition humaine et divertissement satirique.
Cest ainsi à une double réflexion que nous convient ces essais, écrits en diverses occasions et sous différentes formes (articles de presse, discours, conférences, etc.), celle de lécrivain qui saisit la création au miroir, et celle que nous tous, lecteurs, pouvons mener sur le sens de la littérature.