Truman Capote, "La Traversée de l'été", ("Summer Crossing"), trad. par Gabrielle Rolin, poche, 2006.
Ce petit livre, plus grosse nouvelle, par la forme autant que le fond, que petit roman, écrit par un Truman Capote de 19 ans, montre un sens inné de la narration (il fut dès l'enfance un conteur qui suspendait l'auditeur à ses lèvres), du trait descriptif, de la formule à la fois efficace et poétique.
Exemples :
Naomi : "bourgeoise comme un rond de serviette", Grady et Peter : "Ils étaient tous deux trop raffinés, leur adolescence brillait trop fort, leur heure sonnerait plus tard", ou Steve Bolton, que Grady rêve, nu, "dressé au bord de l'eau parmi les roseaux, comme un grand oiseau doré", et qu'elle découvre, arpentant la rive, "suivi d'une ombre féerique qui semblait s'étendre vers son adoratrice.".
Si le métier n'est pas encore totalement là, évidemment à cet âge ! le génie lui est déjà indéniable. Tout le chapitre I décrivant les rapports de l'héroïne, Grady McNeil avec sa famille, sa mère en particulier, et son meilleur ami, Peter, est exemplaire, comme une prélude proprement musical à la comédie tragique à venir. Car, ses parents partis pour l'Europe, Grady, gosse de riche rebelle, va s'enticher d'un jeune gardien de parking, Clyde, dont la fruste virilité est magnifiquement dépeinte par Capote : "De courtes boucles sombres lui couvraient la tête comme la fourrure d'un agneau. Son nez, légèrement déformé, comme s'il avait été cassé, dotait son visage, vif et rustique, d'une sorte de culot populaire non dénué de malice... " Et plus loin, décrivant sa voix au réveil :"Bien qu'encore enroué de sommeil, son ton râpeux possédait une qualité particulière. Tout ce qu'il disait éveillait l'attention de l'auditeur par d'étranges résonnances, le timbre, une sorte de bourdonnement semblable au ronronnement d'un moteur qui chargeait chaque syllabe de virilité."
La passion de Grady et la nonchalance de Clyde, qu'un mariage bâclée n'aura pas le temps d'unir, vont les entrainer dans un descente aux enfers, à petits pas, le drame s'insinuant, touche par touche, à peine perceptible, jusqu'à la tragédie finale, elle aussi suggérée plus que décrite. Truman Capote suspendant l'acte au dernier moment, laisse au lecteur le soin de l'imaginer, ce qui le rend plus pathétique.
Ce petit récit troublant d'un "naufrage citadin", qui n'est pas sans faire penser parfois à Fitzgerald ("Histoire de Pat Hobby"), publié en 2005 pour la première fois, ne dépare pas le reste de l'oeuvre de Truman Capote, au contraire.
- "Grady qui n'avait jamais passé un été à New York ignorait qu'il existât des nuits pareilles. La chaleur ouvre le crâne de la ville, exposant au jour une cervelle blanche et des noeuds de nerfs vibrant comme les fils des ampoules électriques. L'air se charge d'une odeur surnaturelle dont la puissance âcre imbibe les pavés, les recouvrant d'une sorte de toile d'araignée sous laquelle on imagine les battements d'un coeur". (p.94)