C'est une vraie étude historique, sérieuse et bien documentée, sur un sujet assez méconnu lors de la parution du livre en 1976: l'histoire de l'empire Khazar, que nous livre Arthur Koestler. La plupart des faits décrits dans cet ouvrage correspondent à la réalité, aujourd'hui mieux connue, de ce royaume centré sur le triangle Volga - Don - Caucase. La résistance des khazars versus l'islam comme versus Byzance est bien décrite. Les causes de la conversion au judaisme: garder un équilibre entre les deux grandes puissances voisines, son bien expliquées et documentées. Nul doute que cette exceptionnelle aventure d'un peuple -exceptionnelle car les conversions au judaisme sont rares après l'apparition du christianisme et de l'islam- peu connu a beaucoup apporté, y compris à la connaissance d'une des origines des juifs de l'Europe Centrale, lorsque les khazars ont du refluer vers l'ouest sous la pression principalement des Mongols.
Mais je dis bien "d'une des origines", alors que -et c'est à mon avis la faiblesse de cet ouvrage- pour l'auteur, la quasi totalité des juifs d'Europe Centrale sont d'origine khazare. C'est le défaut classique d'un travail historique altéré par le désir irrépressible de prouver coute que coute une thèse fixée au départ. Koestler va jusqu'à dire que les juifs d'Europe Centrale ne sont pas "de vrais juifs", puisqu'ils sont exclusivement d'origine khazare! Il faudrait s'entendre: qu'est-ce que un "vrai juif? je pense qu'on est un vrai juif si l'on a adopté cette religion, ou si on se sent faire partie du peupe juif, et c'était visiblement le cas des khazars. De plus, Koestler invalide lui-meme sa propre thèse, puisqu'il admet à plusieurs reprises (par ex page 87), que bien des juifs "vrais" pour lui, fuyant les persécutions byzantines ou islamiques, se sont réfugiés en khazarie, et comme de plus il insiste sur le fait que c'est surtout la noblesse khazare qui s'est convertie, on voit de suite que la thèse que les ashkénazes sont quasiment tous d'origine khazare ne tient pas.
Koestler diminue aussi de façon drastique l'apport des juifs d'Allemagne, de France, d'Autriche, aux ashkénazes, cette partie de son argumentation est peu documentée et très peu convaincante. Enfin, il lui faut tordre la réalité par des efforts laborieux pour tenter vainement d'expliquer pourquoi le yiddish, la langue des ashkénazes, contient surtout des mots du vieil allemand, du slavon, de l'hébreu, et pas la moindre trace de la langue khazare. Les justifications qu'il en donne sont d'une faiblesse insigne. Dur de vouloir maintenir mordicus une thèse lorsque certains faits évidents la mettent en cause...
En résumé, l'étude sur les khazars est très intéressantes, la partie sur l'origine exclusivement khazare des juifs d'Europe Centrale est faible et inconsistante. Certes, il y a une composante khazare chez les ashkénazes, mais une parmi bien d'autres. Et n'en déplaise à Koestler, ces juifs sont bien de "vrais juifs". L'erreur est hélas courante chez certains historiens de se laisser déborder par "la passion de leur thèse", quitte à s'éloigner de la vérité.
Au demeurant, on ne peut en déduire que Koestler fut antisémite: sa conclusion (pages 305 à 309) est équilibrée et apaisante. Le problème est que certains auteurs plus récents, et notamment l'auteur du trop célèbre "Comment le peuple juif fut inventé?", se jettent comme des affamés sur certaines des hypothèses de Koestler, les utilisent comme des vérités absolues, en omettant les questions que Koestler lui meme se pose, dans le seul but de mettre en cause l'existence du peuple juif et d'Israel. C'est pour éviter de tels dérapages qu'un vrai historien devrait toujours savoir garder une distance par rapport à ses propres thèses, si séduisantes lui paraissent-elles!