Cette trilogie est un véritable Evangile selon Saint Pasolini. Dans le Decameron, Pasolini règle ses comptes avec l'église catholique, riche comme Crésus car elle ne fait rien et suce les gens de tous leurs biens. Le film est alors une grande vengeance contre cette église et le monde n'est peuplé que de voleurs qui vont voler l'église, ses saints, ses évêques, mais aussi ses absolutions et ses sacrements avec de fausses confessions et de faux repentirs. Et l'amour n'est que luxure sans aucune profondeur. Tout est faux, même la fresque du grand maître au fond de l'église, cette fresque que le grand maître se doit bien de rendre décente, noble, sociale, rutilante alors que ce n'est qu'une mascarade de sa vision de l'Enfer qu'il a la nuit et tout le temps. Il est vrai un Enfer bien méditerranéen, gentil et conciliant, presque confortable. Tout change avec les Contes de Canterbury car là les anglais ne sont plus du tout tolérants de certaines choses comme l'homosexualité, non pas parce qu'il n'aime pas cela, mais parce que tout devient un commerce chez eux. Même le fait de ne pas brûler sur le grill a un prix qui se doit d'être payé. Tout se passe dans de grandes halles qui sont des sortes d'auberges mais qui se doublent de maisons closes entièrement ouvertes, d'étables et écuries, voire porcheries. Même les marchés sont couverts. Et si tout a un prix, il faut bien le payer, de sa vie si nécessaire. Dans ce contexte l'amour n'est plus qu'une monnaie d'échange, et pas loin d'une monnaie de singe. On admirera la visite de Charlie Chaplin dans ce grand bordello. Et cela se terminera sur la découverte de l'enfer où les moines de toutes affiliations sont gardés au chaud par Satan lui-même dans sa panse brûlante. Toute autre est la fable des Mille et Une Nuits. D'histoire en histoire, toutes entrelacées, on descend peu à peu dans les bas-fonds de la souffrance et de la passion. Le monde est dominé par le destin auquel on doit se soumettre sans question ni hésitation. Le destin vous fait souffrir. Le destin vous transforme en criminel. Le destin fait de vous des pantins. Une seule échappatoire est possible : soumettez-vous, abandonnez tout et devenez des serviteurs mendiants de Dieu, un Dieu invisible et qui ne fera jamais rien contre ce destin. Dieu est la réponse de l'homme à l'inexplicable destin. Et en se soumettant ainsi l'amour peut venir, mais toujours un amour qui n'en finit pas de tricher avec vos sentiments et vos passions. L'histoire finit bien parce que Pasolini a décidé d'arrêter les caméras. Il n'y a jamais de fin heureuse que transitoire et temporaire. Cette trilogie est donc une vaste fresque de l'humanité et de son destin, ainsi que des tentatives qu'elle peut ici et là faire pour, sinon dominer, du moins comprendre ce destin, et c'est la religion, qui, quand une église existe, est immédiatement trahie par les clercs, et pas de notaire.
Dr Jacques COULARDEAU, Université Paris Dauphine, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne & Université Versailles Saint Quentin en Yvelines